|

Photo Jean-Gabriel
Tridon Motte
Quelques minutes
en mer de Chine
19h50. je monte à la passerelle
pour la relève. Après plusieurs jours à 32° nuit et jour à la
passerelle, je me réjouis à l'idée de faire enfin route en ce
moi de février vers Shanghai.
C'est l'hiver et il fait
déjà bien sombre. Tout est calme et il y a encore peu de trafic.
P'tit café, cigarette et un peu de Diana Krall : la soirée s'annonce
tranquille. Puis soudain les premiers feux de navigation au loin.
La visibilité avec plus de 20 milles est excellente. Ça change
des derniers jours où la brume prédominait. Ce qui attire mon
attention, c'est une barre blanche à l'horizon qui ressemble à
une côte. Impossible, nous sommes en pleine mer. En fait, je vais
vivre mon baptême de la mer de Chine.
En passant sur 24 milles
au radar, je vois une quantité phénoménale de petites cibles jaunes
devenant de plus en plus " menaçantes " au fur et à mesure qu'on
s'approche. L'angoisse monte mais le plaisir d'avoir pas mal à
faire me fait sourire. A environ 12 mille de nous, le spectacle
est vraiment impressionnant. Et il s'agit en fait de foncer dans
un mur de pêcheurs.
La même impression se reproduira
un jour plus tard dans une épaisse brume qui me fera perdre le
sourire. Le commandant monte à ce moment à la passerelle pour
la clope du soir et me dit très décontracté de passer là où il
y a de la place, c'est-à-dire là où il y a un trou. Puis il me
souhaite bonne nuit et se retire. Par la suite j'ai pu remarquer
par moi-même assez rapidement que ça passe toujours mais avec
peu de place.
La fête commence donc. J'ai
repéré environ 300 à 400 embarcations sur un rayon de 12 milles.
Des dizaines de pêcheurs filent vers l'ouest, d'autres vers l'est,
vers le sud ou le nord. En ce qui me concerne, je veux juste aller
à Shanghai. Je file 25 nœuds, les zigzags commencent sans parfois
jamais trop savoir quelle est l'intention des uns et des autres.
Certains font route sur moi et n'arrêtent qu'au dernier moment,
disparaissant dans l'angle mort des conteneurs et de l'aileron,
d'autres s'écartent suffisamment à l'avance ou ne bougent pas.
Je me retrouve en route de collision avec quelques uns, serrés
les uns aux autres, pêchant en groupe de deux apparemment : c'est
la pêche aux bœufs. J'hésite à passer entre eux mais je ne le
fais pas par sécurité. Si je mets à droite, je fonce sur un "
banc " de pêcheurs en partie à l'arrêt et si je mets la barre
à gauche, je risque d'inquiéter le pétrolier qui est lui-même
en route de collision avec moi et quelques dizaines de Chinois,
eux même trop près de moi.
Une telle situation était
difficile à prévoir car les bateaux de pêches viraient étonnement
quasiment tous ensemble ; certains accéléraient ou ralentissaient,
m'empêchant ainsi de prendre des points de repère. Je cherche
le combiné du téléphone, je compose le mauvais numéro de téléphone.
Bref, le temps que je parle au Vieux, il sera trop tard. Je me
prive donc de son aide, respire un bon coup, réfléchis. Je préfère
naviguer sûrement. Sur tribord, c'est plus sûr. Je veux réduire
à 70, mais je m'y résigne : " barre à droite toute! ". J'allume
les deckslights du pont principal. " Vire, Vire !" disais-je à
mon bateau.
Rapidement, l'étrave tourne,
les feux de pêcheurs se déplacent. Ça y est. Après avoir viré
de 90° la vitesse tombe à 12 nœuds. Heureusement cette manœuvre
m'ouvre une voie de secours droit devant dans laquelle je compte
bien me faufiler. La chance était avec moi puisque les pêcheurs
ayant remarqué la taille de notre navire se sont gentiment écartés.
Sié sié ! La mer de Chine
a cela de formidable qu'elle n'inspire pas la mélancolie.
|