|
A bord du porte-conteneur
"Peking Senator" à l'entrée du Détroit
de Malacca.
J'ai retrouvé l'Océan
Indien et la route depuis le Golfe d'Aden, jusqu'à Singapour
tel que je les avais découverts il y a maintenant près
de trois ans.
Les jours se suivent et
se ressemblent, un peu monotones. La mer est d'un bleu superbe.
Le seul changement remarquable, c'est son état d'agitation.
C'est temps çi, elle a tendance à se montrer houleuse.
Chacun zigzague dans les coursives et sur le pont. Un pot de peinture
ouvert vole par-ci, des assiettes sont récupérées
de justesse par là : le bateau se balance de droite à
gauche de 15° environ, ce qui commence à rendre le
sommeil difficile d'une part à cause des barres de saisissage
des conteneurs et des conteneurs eux-mêmes, qui grincent
sans arrêt, puis d'autre part à cause du fait que
j'ai du mal à rester stable dans mon lit. SOLAS devrait
imposer le hamac à bord des navires, comme cela, au moins,
on pourrait dormir convenablement.
Lorsque ça roule,
ça ne sert à rien de chercher à ne pas bouger.
Mieux vaut se laisser rouler si on est au lit, ou se laisser dévier
de sa direction initiale si on marche. Mais il faut quand même
faire attention : un soir, alors que j'étais en train de
lire un bouquin au lit, je n'ai pas fait attention à un
coup de roulis un peu plus fort que les autres et j'ai manqué
de justesse d'atterrir par terre.
Mouai, finalement, il s'agit
là de l'un des derniers charmes de ce métier, non
? Car on a beau passer non loin des Seychelles et des Maldives,
on ne s'y arrête hélas pas et on ne voit d'elles
que leur nom sur la carte.
Après demain, nous
serons enfin à Singapour où j'espère aller
à terre, histoire de me rappeller les bons souvenirs. A
bord, chacun commence à "se réjouir" et
envisage d'aller faire un petit tour à terre pour aller
acheter un truc ou deux, boire une bière, voir les Philippinas
ou tout simplement passer un coup de fil à la famille restée
en Europe, aux Philippines ou aux Tuvalu, archipel dans le Pacific,
non loin de Tahiti, d'où sont originaires les matelots
du bord.
Jusqu'à la pointe
sud du Sri Lanka, nous n'avons croisé environ qu'un seul
navire par jour à peu près mais le passage du dispositif
de séparation du trafic de l'ancienne Ceylan est beaucoup
plus fréquenté : on s'est retrouvé tout d'un
coup avec d'autres navires allant comme nous en Asie ou rentrant
à la maison, puis, on a retrouvé le calme.
Ce calme qui ne fait pas
de mal après avoir navigué en Méditerranée
où le canal 16 devient un lieu de distraction vite fatiguant,
du fait que quelques marins qui ne se connaissent pas, "délirent"
à la VHF, en se lançant sans arrêt les mêmes
bêtises et injures. Le problème, c'est que lorsqu'on
va tous dans la même direction, et que ce sont naturellement
les mêmes qui reprennent le quart à la même
heure, on n'en profite de Gibraltar à Port Saïd quotidiennement,
deux fois par jours. C'est toujours les mêmes voix et les
mêmes "styles" qui reviennent.
Ceux d'entre vous qui naviguent
savent que les Philippins et les Indiens se livrent des combats
verbaux sans fin. Et quand ils commencent, rien ne peut les arrêter,
les premiers traitant les seconds de boules puantes ; ces derniers
disant des autres qu'ils sont des singes. Et quand par dessus
le marché, le dénommé Mario - sûrement
un italien à terre un peu frappé puisqu'il sévissait
déjà là il y a trois ans et encore l'an dernier
- commence à maugréer d'une voix sourde, lasse et
continue son propre nom "Maaaarioooooooo", c'est la
totale. Une vrai basse-court. Parfois, ils s'autorisent une trêve
ou un cessez-le-feu, peut-être par lassitude finalement.
Mais quand l'un deux relance la machine infernale, les autres
reprennent de plus belle. Et les pauses sont courtes en général
!
Mais que ceux qui n'ont
jamais navigué n'aillent pas se dire que tous les marins
en sont arrivés à un tel niveau de délire
psycho-intellectuel. Loin de là, bien heureusement.
Donc finalement, profiter
du calme de l'Océan Indien ne fait pas de mal et permet
de faire une petite pause jusqu'en Mer de Chine, où, en
zigzaguant entre les innombrables bateaux de pêche, on a
toujours l'occasion de se familiariser au coréen puisque
les pêcheurs ont l'habitude de discuter entre eux parfois
sans interruption. Les chinois sont souvent de la partie également
et se divertissent à passer de la musique.
Au passage, je rappelle
que le canal 16 est un canal de détresse où le silence
devrait être constamment observé. Toutes ces "délires"
devraient néanmoins avoir un terme lorsque l'AIS sera à
bord de tous les navires qui seront alors automatiquement identifiés.
A ce moment là, on entendra personne répondre anonymement
"what is your problem?" aux CROSS qui appellent un navire
au large. Car même si on en rigole parfois, ça devient
vite fatiguant.
Enfin me revoilà
presque en Asie. Pourvu que je puisse en profiter un peu.
Bonne semaine, bonnes fins
de vacances et à bientôt !
|