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A bord du Peking
Senator
En général,
on dit qu'il est la personne la plus importante du navire et que
l'ambiance à bord est fonction de ses qualités gastronomiques.
Même si, il y a quelques
jours de cela, un matelot a proféré des menaces
inquiétantes envers un autre, la piètre cuisine
de notre Cook y est sûrement moins pour quelque chose que
l'alcool lui-même.
A Hong-Kong, notre premier
cuisinier avait du nous quitter à cause du décès
de sa mère. Le départ étant quelque peu improvisé,
nous ne pouvions avoir de cuisinier avant Osaka. La situation
était critique et le premier auquel le Commandant a bien
entendu demandé s'il pouvait faire la popote, c'est à
l'unique français du bord que je suis. Cliché oblige
!
Nous étions à
la passerelle pendant les manoeuvres et il me demande tout naturellement
: "savez-vous cuisiner ?"
Je n'avais pas encore appris
la malheureuse nouvelle et je n'ai donc pas bien compris le sens
de sa question. Prudemment mais honnêtement, je lui réponds
que personne n'a semble t'il été déçu
de ma cuisine, mais que ce serait surement pas pareil si je devais
préparer quelque chose dans les immenses casseroles du
bord. Néanmoins, je rajoute -innocent que je suis- que
j'avais réussi un osso-bucco à bord de mon premier
navire qui avait enchanté l'équipage.
Me voilà fait ! Et
le Commandant d'enchaîner : "mais c'est parfait ! Cela
vous dérangerait-il de remplacer le cuisinier jusqu'à
Osaka !" Je ne sais alors que dire et le pilote me sauve
sans le savoir en posant une question.
J'hésitais : ça
ne me disait absolument rien de passer 3-4 jours au fourneaux
dès 05h00 du matin mais d'un autre côté, ça
aurait fait quelque chose d'inattendu. Le "hic", était
notre steward qui ne me portait pas dans son coeur. Moi non plus
d'ailleurs. Je n'avais donc aucune envie de passer plusieurs jours
en cohabitation rapprochée.
Le Commandant ne m'a pas
relancé car le fameux Steward s'est dévoué
à ma place. Et finalement, il est bien meilleur aux casseroles
qu'au service.
C'est fou ce que ce type
a changé, il faisait quelque chose qu'il aimait, il était
heureux, même aimable ! Il est passé de l'état
de primate agressif à celui de joyeux luron.
Hélas à Osaka,
le cuisinier officiel a embarqué. Terrible ! Il fait partie
de ceux qui mélangent riz, nouilles et viande-pâté,
le tout nappé d'une belle quantité d'huile.
Prenons l'exemple du petit-déjeuner.
Chaque jour, nous avons la chance d'avoir un menu. Mais quel menu
et quelle chance ! Poulet huileux aux oignons, oeufs mi-cuits
qui cachent une terrine redoutable, le fameux "toast Hawaï"
qui n'a sûrement pas vu Hawaï depuis bien longtemps,
filet de boeuf épais comme pas possible accompagné
d'un peu de riz sur commande. Merci du geste.
La plupart des plats sont
difficiles à négocier. Certains allemands font la
grimace. D'autres se ratrappent sur un morceau de pâté
de Bavière qu'ils mélangent à une crème
d'ail ou se décident pour une tranche de fromage qu'ils
nappent de moutarde. Le sacrilège me direz-vous. Mais quand
on voit les gommes qui font office de fromage, c'est pardonnable
: ça donne du goût. Ils me regardent avec des yeux
ronds quand je met du sel sur le fromage. C'est un peu comme le
coup de la serveuse à Singapour qui n'en croyait pas ses
oreilles que je refuse de boire le Pastis avec du coca : "de
l'eau, mais t'es fou ?"
Même notre passager
anglais m'a confié qu'il ne se régalait pas. Et
pourtant l'Angleterre n'a pas fait sa réputation sur sa
gastronomie !
Il n'y a pas à dire,
ce cuisinier devrait faire un stage de remise à niveau.
Enfin, il est aimable et cela passe. Je suis plein de compassion
néanmoins pour les pauvres du bord qui doivent rester un
an à bord !
Allez, ne nous plaignons
pas trop, il y a plus malheureux que moi sur terre, et de bien
loin !
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