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"Norway"
mis au coin pour la deuxième fois.
Le voilà le plus grand
paquebot du monde, autrefois gloire de la France maritime, autrefois
notre navire amiral ! Il est là, tout seul, dans le brouillard
épais de la mer du Nord. Mais il ne dort que d'un œil car, lui
le premier, attend de savoir ce que son armateur va décider.
Sera-t-il raisonnable et
dans ce cas "Norway" sera condamné à mort, ou alors sera-t-il
assez fou pour financer les réparations et redonner une chance
à cette "Grande dame" qui ne demande qu'une seule chose : fendre
la surface de l'eau de sa fine étrave.
Il se dresse là, devant
moi. Derrière lui, cachés, des petits cargos qui attendent de
passer en cale sèche. Il les écrase tous de loin avec ses deux
grandes cheminées et sa ligne d'une finesse qu'aucun chantier
n'offre plus à aucun paquebot.
A côté du Norway, le Lloyd
Werft construit un de ces navires passagers nouvelle génération
: ceux que j'appelle "bloc-fric". "Norway", lui, reste toujours
aussi jeune et élégant, même s'il a plus de quarante ans.
Personne ne traîne sur le
Bananen Kai. Il fait froid, très humide. Un silence de plomb pèse
sur ce quai. On entend parfois seulement quelques fracas de plaques
d'acier et une alarme venant des chantiers. Pas plus.
Je me dirige tant bien que
mal vers "Norway", sur un sol mi-bétonné, mi-boueux, parfois recouvert
de quelques mauvaises herbes qui cachent de vieux rails. Même
les wagons de marchandises ne viennent plus se paumer ici. Mon
arrivée semble sortir "Norway" de sa léthargie. Le ciel se dégage
très légèrement au dessus de lui. A côté, ne traînent qu'un container
d'ordures et quelques voitures. Je n'ai jamais vu de mes propres
yeux le prestige de ce navire. Mais le voir là, encore tout seul,
amarré fermement à un quai abandonné, C'est triste, très triste.
Personne ne sait ce qui
est peut-être en passe de se décider chez NCL. L'armateur norvégien
à confié aux chantiers allemands de Bremerhaven le soin de garder
le grand bijou blanc et bleu. C'est mieux que rien et finalement
bon signe : L'armement à toujours envoyé son "flag-ship" en réparation
à Bremerhaven. Jamais ailleurs. Mais personne ne sait rien. Pas
même le chef de projet auquel j'ai téléphoné. Il n' a pas la moindre
information.
Ce bateau est beau. Il est
comme neuf. La semaine dernière je l'avais vu furtivement de nuit.
Il brillait. Dans la navigation fluviale, les mariniers ne parlent
pas de casser un navire. Ils disent "déchirer une péniche". Ce
terme est bien plus frappant. Il est impensable que " Norway "
soit déchiré uniquement à cause d'une chaudière. Les trois autres
sont en parfait état ! Ne l'envoyons pas à la casse ! De grâce
! Aucun d'entre nous est en mesure d' acheter "Norway" mais chacun
d'entre nous peut se donner le temps de mettre son nom sur la
pétition qu'Eric avait mis à jour il y a quelques temps sur marine-marchande.com.
Et ne commencez pas à vous
diviser les uns, les autres ; entre ceux qui aimeraient en faire
un musée, un hôtel ou un casino flottant et ceux qui disent :
"Le laisser éternellement à quai est impensable, il doit naviguer
sinon rien ".
En attendant, ce serait
mieux que de le voir un jour beacher sur une plage pakistanaise,
pousser un dernier souffle de vie et s'éteindre pour toujours,
assailli par une fourmilière humaine qui le désossera petit à
petit mais sûrement et dont il ne restera rien, absolument rien.
Juste des photos et des souvenirs jaunis dans l'esprit des Anciens.
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