"Pilote-lamaneur", telle
était l'appellation donnée au 18ème siècle aux "pratiques"
proposant leurs services aux vaisseaux désireux d'embouquer
l'estuaire de la Loire.
A cette période, le "pilotage"
n'était pas une chasse gardée très lucrative réservée
à l'élite de la marine marchande, mais une activité complémentaire
pour les pécheurs locaux soucieux d'améliorer l'ordinaire.
Des instructions nautiques conseillaient aux capitaines
de ne pas trop donner à boire au "Pilote-lamaneur" qu'il
avait choisi d'embarquer afin que ce dernier puisse terminer
correctement sa mission......
Je suis navré de lire
que la qualité de marin serait déniée aux actuels lamaneurs,
"plutôt assimilables à des dockers" comme dit le
un des commandants présent sur la liste, car à
ce compte là, qui est vraiment un marin ?
Celà me fait penser au
préambule d'un bouquin, lu il y a bien longtemps, un livre
écrit entre les deux guerres par un commandant de paquebot,
à propos des paquebots bien sûr. L'auteur-commandant
commençait son ouvrage par une définition du "marin",
où, après inventaire des diverses fonctions occupées à
son bord, et procédant par élimination, il en arrivait
à la conclusion : que seuls sont des marins ceux qui s'occupent
des choses de la mer, donc de la navigation, excluant
le personnel hôtelier, puis après quelques hésitations,
aussi les mécaniciens, auxquels il conférait quand même
le titre de "navigateurs".
J'ai connu des officiers
mécaniciens du pétrole qui juraient leur grands dieux
qu'ils "n'étaient pas marins" quand leurs collègues du
"pont" se définissaient comme "pilotes de brosses à dent".
D'autres, plus sérieux, estimant être des "spécialistes"
embarqués n'ayant pas particulièrement de rapport avec
la mer......
Chaque "métier" de notre
profession a ses spécificités. Celles du lamaneur actuel
est de ne pas aller en haute mer, est-ce suffisant, sauf
à retenir les critères de mon "commandant de paquebot"
pour décréter qu'il n'est pas marin ?
Ancien matelot du "large"
ou de la pèche, le lamaneur d'aujourd'hui a "cherché autre
chose", ou y a été contraint quand on l'a remplacé par
un philippin, dans le seul métier qu'il savait faire,
celui de marin justement. Car pour lui, pas de reclassement
avantageux à terre, pas de place d'ingénieur, d'inspecteur
ou de conseil en tous genres, pas de bureaux d'études,
de cabinets -conseil ni de costume-cravate-ordinateur-portable.
Il est donc resté travailler sur un bateau pour gagner
sa vie, de jour comme de nuit, beau temps ou pas, il subit
les éléments.
En short et torse nu un
après-midi d'été, il a "de la gueule", le lamaneur. Botté,
casaqué, il se fait "branler" dans son "canot" dans le
clapot des rades et estuaires l'hiver, extirpant de l'eau
les aussières raidies par le froid, la barre entre les
cuisses, le gant de caoutchouc sur la manette de l'inverseur,
l'autre agrippant la gaffe, il sait composer avec la mer,
le courant et le vent pour venir chercher une "garde"
salvatrice avant de s'esquiver au dernier moment du piège
tendu par la coque et le quai, mission accomplie, à la
grande satisfaction du pilote.. A qui appartiennent donc
ces gestes si ce ne sont ceux d'un marin ?
Les marins qui là-haut
sur le gaillard ne choquent pas assez ou filent tout en
vrac, qui ne savent plus balancer une touline, parce qu'il
n'y a plus de touline sur ces bateaux sans doute parce
que plus personne ne sait en confectionner la pomme, mais
de faillis "bouts" décommis qu'on fait pendre lamentablement
à l'aplomb du chaumard, bref, ces "marins" venant de si
loin seraint-ils capables de prendre sa place au pied
levé dans le canot ?
Parfois, "à la demande",
c'est à dire jamais quand tout va bien, il intervient
au delà de son jardin, sur des navires sans équipage ou
pas assez nombreux, sur des sites "off-shore" dans la
houle du large, ou sur le pont d'un super-tanker au mouillage
après un appareillage disons "précipité", pour regarnir
tous les tambours de treuils en fils d'acier neufs, corvée
que les marins du bord ne voulaient pas se coltiner.
On le dit "emmerdant"
voire "casse-co...", mais il est tellement plus simple
et de bon ton pour un pilote sur une passerelle aux cotés
d'un tonton de fustiger les lamaneurs que l'équipage quand
l'amarrage se passe mal, ce qui ne l'empèchera pas, une
fois la coupée descendue, de venir les saluer et les congratuler
sur le quai en cassant du sucre sur cet équipage de "bras
cassés".
Telle est la nature humaine.
Bon, Awalac'h qu'on dit
en breton, c'est assez pour ce soir et bon dimanche à
tous.
André LE
NAY
Chef-mécanicien
de périssoire