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Les lamaneurs

 

 

Voici un texte d'André Lenay, paru sur la liste de discussion "marine-marchande", le 18 janvier 2003

(reproduit avec son autorisation)

 

 

 

"Pilote-lamaneur", telle était l'appellation donnée au 18ème siècle aux "pratiques" proposant leurs services aux vaisseaux désireux d'embouquer l'estuaire de la Loire.

A cette période, le "pilotage" n'était pas une chasse gardée très lucrative réservée à l'élite de la marine marchande, mais une activité complémentaire pour les pécheurs locaux soucieux d'améliorer l'ordinaire. Des instructions nautiques conseillaient aux capitaines de ne pas trop donner à boire au "Pilote-lamaneur" qu'il avait choisi d'embarquer afin que ce dernier puisse terminer correctement sa mission......

Je suis navré de lire que la qualité de marin serait déniée aux actuels lamaneurs, "plutôt assimilables à des dockers" comme dit le un des commandants présent sur la liste, car à ce compte là, qui est vraiment un marin ?

Celà me fait penser au préambule d'un bouquin, lu il y a bien longtemps, un livre écrit entre les deux guerres par un commandant de paquebot, à propos des paquebots bien sûr. L'auteur-commandant commençait son ouvrage par une définition du "marin", où, après inventaire des diverses fonctions occupées à son bord, et procédant par élimination, il en arrivait à la conclusion : que seuls sont des marins ceux qui s'occupent des choses de la mer, donc de la navigation, excluant le personnel hôtelier, puis après quelques hésitations, aussi les mécaniciens, auxquels il conférait quand même le titre de "navigateurs".

J'ai connu des officiers mécaniciens du pétrole qui juraient leur grands dieux qu'ils "n'étaient pas marins" quand leurs collègues du "pont" se définissaient comme "pilotes de brosses à dent". D'autres, plus sérieux, estimant être des "spécialistes" embarqués n'ayant pas particulièrement de rapport avec la mer......

Chaque "métier" de notre profession a ses spécificités. Celles du lamaneur actuel est de ne pas aller en haute mer, est-ce suffisant, sauf à retenir les critères de mon "commandant de paquebot" pour décréter qu'il n'est pas marin ?

Ancien matelot du "large" ou de la pèche, le lamaneur d'aujourd'hui a "cherché autre chose", ou y a été contraint quand on l'a remplacé par un philippin, dans le seul métier qu'il savait faire, celui de marin justement. Car pour lui, pas de reclassement avantageux à terre, pas de place d'ingénieur, d'inspecteur ou de conseil en tous genres, pas de bureaux d'études, de cabinets -conseil ni de costume-cravate-ordinateur-portable. Il est donc resté travailler sur un bateau pour gagner sa vie, de jour comme de nuit, beau temps ou pas, il subit les éléments.

En short et torse nu un après-midi d'été, il a "de la gueule", le lamaneur. Botté, casaqué, il se fait "branler" dans son "canot" dans le clapot des rades et estuaires l'hiver, extirpant de l'eau les aussières raidies par le froid, la barre entre les cuisses, le gant de caoutchouc sur la manette de l'inverseur, l'autre agrippant la gaffe, il sait composer avec la mer, le courant et le vent pour venir chercher une "garde" salvatrice avant de s'esquiver au dernier moment du piège tendu par la coque et le quai, mission accomplie, à la grande satisfaction du pilote.. A qui appartiennent donc ces gestes si ce ne sont ceux d'un marin ?

Les marins qui là-haut sur le gaillard ne choquent pas assez ou filent tout en vrac, qui ne savent plus balancer une touline, parce qu'il n'y a plus de touline sur ces bateaux sans doute parce que plus personne ne sait en confectionner la pomme, mais de faillis "bouts" décommis qu'on fait pendre lamentablement à l'aplomb du chaumard, bref, ces "marins" venant de si loin seraint-ils capables de prendre sa place au pied levé dans le canot ?

Parfois, "à la demande", c'est à dire jamais quand tout va bien, il intervient au delà de son jardin, sur des navires sans équipage ou pas assez nombreux, sur des sites "off-shore" dans la houle du large, ou sur le pont d'un super-tanker au mouillage après un appareillage disons "précipité", pour regarnir tous les tambours de treuils en fils d'acier neufs, corvée que les marins du bord ne voulaient pas se coltiner.

On le dit "emmerdant" voire "casse-co...", mais il est tellement plus simple et de bon ton pour un pilote sur une passerelle aux cotés d'un tonton de fustiger les lamaneurs que l'équipage quand l'amarrage se passe mal, ce qui ne l'empèchera pas, une fois la coupée descendue, de venir les saluer et les congratuler sur le quai en cassant du sucre sur cet équipage de "bras cassés".

Telle est la nature humaine.

Bon, Awalac'h qu'on dit en breton, c'est assez pour ce soir et bon dimanche à tous.

André LE NAY

Chef-mécanicien de périssoire

 

 

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