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La première fois
Attendre sur la plage pour voir
les bateaux au large, les dessiner, ne plus choisir que
cela en jouet, rapidement les adultes finissent par s'apercevoir
de quelque chose d'anormal. Mon fils aime la mer et les
cargos. Dans une famille de marins, personne n'y prête
attention. Dans celle de Parisiens en vacances, c'est
autre chose. Les parents tentent de s'expliquer cet intérêt
spécial, encouragent mais sont surpris, à la limite de
l'inquiétude.
Et pourtant, il existait bien un
grand père qui avait navigué pendant la grande guerre
et si on cherchait bien, un cousin faisait les bananiers.
L'atavisme sûrement, donc pas de panique.
En août 1961, le jeune garçon
avait huit ans. Les bateaux il n'aimait que cela. Il y
allait seul longtemps les voir. Pas de copain avec lui
pour l'accompagner, ou une fois ou deux, comme ça, quelques
secondes. Un jour de ce mois d' août, événement extraordinaire,
un commandant de la Caennaise, vague ami de la famille,
en escale à Caen, invita tout le monde à visiter son bateau.
Seuls les deux frères , tout excités,
prirent le car des courriers normand pour se rendre à
Caen. L'aîné avait douze ans.Les parents avaient mieux
à faire. Ils donnèrent l'autorisation et l'argent pour
le transport. Après une bonne heure et demi de route,
le car nous dépose en centre ville. Il nous faut marcher
une éternité pour arriver au siège de la compagnie. Dans
le hall, deux énormes maquettes de navires, dans une vitrine
de verre, nous émerveillent. Je reste devant, un moment,
sans savoir que regarder.
Mon frère revient avec l'information
manquante : où se trouve le fameux bateau que l'on doit
visiter. Il fait très chaud, et nous marchons dans le
port. Au loin, un grand bateau blanc, magnifique et propre
impose sa présence. Plus je marche et plus je l'admire.
Je pose la question : c'est celui là ? Pas de réponse
et nous continuons.
Je garde le souvenir d'une longue
marche, avec plein de bateaux partout et des odeurs nouvelles,
envoûtantes. J'ai tenu les cinq kilomètres jusqu'au môle
d'Hérouville. L'ambiance et la vision de toute cette activité
donnent des ailes.
Le navire tant attendu déçoit tout
de suite. Il n'est pas blanc mais noir, entouré de poussière
de charbon. Nous avons du mal à nous frayer un chemin,
c'est même impressionnant. Mon frère monte à bord, je
le suis, pas rassuré du tout. Je ne sais pas combien de
temps nous sommes restés à bord, mais ma mère me raconte
encore que le car nous a déposé à la nuit . Un bon bout
de temps sûrement. Ce qui est incroyable, c'est que je
garde intact les moments passés sur ce navire charbonnier
de la caennaise.
Je me souviens de tout : les escaliers
raides, les cales dont je ne voyais pas le fond, la cheminée
fumante avec ses belles couleurs, la gigantesque salle
des machines, et puis le goûter, des sardines dans une
assiette blanche et lourde, avec un drapeau dessiné dessus.
J'ai bien aimé l'assiette ! Je sentais bien que c'était
mystérieux et surtout si différent. J'ai rêvé de cette
journée longtemps, très longtemps, et quand plus tard,
j'ai embarqué pour la première fois comme inscrit maritime
sur un cargo, j'ai ressenti des émotions similaires, la
même ambiance indéfinissable, confinant au bien être total.
l'impression finalement, qu'on se sent bien sur un gros
navire.
Ce cargo, énorme, pour un gamin
de huit ans, n'était pas si gros que cela, pas si beau
que cela non plus, mais il reste le premier navire sur
lequel j'ai embarqué. Il reste celui sur lequel j'ai effectué
mon plus beau voyage : la découverte d'un navire marchand.
C'était le Prométhée, un 5.500 tonnes à machine à vapeur,
construit à Blainville en 1953. Il fut vendu en 1962.Jamais
je ne l'ai revu. Par contre j'ai suivi affectivement la
carrière de son frère, l'Antée, qui lui navigua jusqu'à
mes années d'adolescence.
Cette première fois, je la souhaite
à tous les jeunes. Avec un message pour ceux qui naviguent
encore : surtout ne refusez jamais à un enfant qui vous
le demande une petite visite de votre navire. une vie
peut en dépendre.
jbillard@club-internet.fr
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