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La rubrique de Jérôme Billard

Le mercredi 26 décembre 2001

 

Jérôme Billard, ancien navigant de la marine-marchande, est passionné par l'histoire de la flotte de commerce et de ses navires. Photographe, il collabore à de nombreux ouvrages consacrés à ce thème.

 

 

 

La première fois

 

Attendre sur la plage pour voir les bateaux au large, les dessiner, ne plus choisir que cela en jouet, rapidement les adultes finissent par s'apercevoir de quelque chose d'anormal. Mon fils aime la mer et les cargos. Dans une famille de marins, personne n'y prête attention. Dans celle de Parisiens en vacances, c'est autre chose. Les parents tentent de s'expliquer cet intérêt spécial, encouragent mais sont surpris, à la limite de l'inquiétude.

Et pourtant, il existait bien un grand père qui avait navigué pendant la grande guerre et si on cherchait bien, un cousin faisait les bananiers. L'atavisme sûrement, donc pas de panique.

En août 1961, le jeune garçon avait huit ans. Les bateaux il n'aimait que cela. Il y allait seul longtemps les voir. Pas de copain avec lui pour l'accompagner, ou une fois ou deux, comme ça, quelques secondes. Un jour de ce mois d' août, événement extraordinaire, un commandant de la Caennaise, vague ami de la famille, en escale à Caen, invita tout le monde à visiter son bateau.

Seuls les deux frères , tout excités, prirent le car des courriers normand pour se rendre à Caen. L'aîné avait douze ans.Les parents avaient mieux à faire. Ils donnèrent l'autorisation et l'argent pour le transport. Après une bonne heure et demi de route, le car nous dépose en centre ville. Il nous faut marcher une éternité pour arriver au siège de la compagnie. Dans le hall, deux énormes maquettes de navires, dans une vitrine de verre, nous émerveillent. Je reste devant, un moment, sans savoir que regarder.

Mon frère revient avec l'information manquante : où se trouve le fameux bateau que l'on doit visiter. Il fait très chaud, et nous marchons dans le port. Au loin, un grand bateau blanc, magnifique et propre impose sa présence. Plus je marche et plus je l'admire. Je pose la question : c'est celui là ? Pas de réponse et nous continuons.

Je garde le souvenir d'une longue marche, avec plein de bateaux partout et des odeurs nouvelles, envoûtantes. J'ai tenu les cinq kilomètres jusqu'au môle d'Hérouville. L'ambiance et la vision de toute cette activité donnent des ailes.

Le navire tant attendu déçoit tout de suite. Il n'est pas blanc mais noir, entouré de poussière de charbon. Nous avons du mal à nous frayer un chemin, c'est même impressionnant. Mon frère monte à bord, je le suis, pas rassuré du tout. Je ne sais pas combien de temps nous sommes restés à bord, mais ma mère me raconte encore que le car nous a déposé à la nuit . Un bon bout de temps sûrement. Ce qui est incroyable, c'est que je garde intact les moments passés sur ce navire charbonnier de la caennaise.

Je me souviens de tout : les escaliers raides, les cales dont je ne voyais pas le fond, la cheminée fumante avec ses belles couleurs, la gigantesque salle des machines, et puis le goûter, des sardines dans une assiette blanche et lourde, avec un drapeau dessiné dessus. J'ai bien aimé l'assiette ! Je sentais bien que c'était mystérieux et surtout si différent. J'ai rêvé de cette journée longtemps, très longtemps, et quand plus tard, j'ai embarqué pour la première fois comme inscrit maritime sur un cargo, j'ai ressenti des émotions similaires, la même ambiance indéfinissable, confinant au bien être total. l'impression finalement, qu'on se sent bien sur un gros navire.

Ce cargo, énorme, pour un gamin de huit ans, n'était pas si gros que cela, pas si beau que cela non plus, mais il reste le premier navire sur lequel j'ai embarqué. Il reste celui sur lequel j'ai effectué mon plus beau voyage : la découverte d'un navire marchand. C'était le Prométhée, un 5.500 tonnes à machine à vapeur, construit à Blainville en 1953. Il fut vendu en 1962.Jamais je ne l'ai revu. Par contre j'ai suivi affectivement la carrière de son frère, l'Antée, qui lui navigua jusqu'à mes années d'adolescence.

Cette première fois, je la souhaite à tous les jeunes. Avec un message pour ceux qui naviguent encore : surtout ne refusez jamais à un enfant qui vous le demande une petite visite de votre navire. une vie peut en dépendre.

jbillard@club-internet.fr

 

 

 

 

 

 

La Mar Mar, la marine marchande française de 1914 à nos jours.

 

 

 

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