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La rubrique de Jérôme Billard

Le mercredi 16 janvier 2002

Jérôme Billard, ancien navigant de la marine-marchande, est passionné par l'histoire de la flotte de commerce et de ses navires. Photographe, il collabore à de nombreux ouvrages consacrés à ce thème.

 

L'hospitalier graisseur Breton

 

Sur tous les navires, il existe un endroit magique. Cette pièce, fermée à clé dans les eaux territoriales et dans les ports, renferme des trésors. Gérée par l'intendant, quand ils existaient encore à bord des navires français, c'était un peu la "supérette" du bord. Le marin y trouvait de tout. De quoi se raser, se parfumer, faire marcher les appareils électriques, écrire, fumer, et boire. Faire des courses en pleine mer, peu banal, non?

Boire, la belle affaire. Le capitaine , ami de Tintin, très à l'honneur aujourd'hui, véhicule depuis longtemps une image désastreuse. Le marin en souffre encore. Il est vrai que dans cette supérette, les ventes sont dédouanées. Si toutes les taxes disparaissent, les produits vendus sont presque donnés..... L'alcool, le tabac, peuvent se consommer sans modération, et avec un tout petit budget, le marin ne craint pas de mourir de soif. J'ajoute que les jus de fruit et la limonade ainsi que les sodas sont en vente libre aussi. Ils sont d'ailleurs consommés sans honte.

Les histoires de marins sur ce sujet sont poétiques, drôles et intéressantes.En voici une. A l'approche des rades, les officiers faisaient très attention aux sondes. En effet, même avec des cartes scrupuleusement mises à jour, des erreurs importantes de profondeurs se constatent fréquemment. Quatre à cinq mètres, voir plus, dans certaines rades très fréquentées. Et les explications de fuser dés qu'un jeune posait la question : " comment est ce possible ?" " C'est normal, le coin est réservé aux navires des chargeurs" ou "c'est normal le coin est réservé aux navires de Delmas", suivant que l'on était embarqué sur un cargo à la cheminée étoilée ou pourvue d'une roue de Mulhouse. Invariablement le jeune voulant en savoir plus, poursuivait son interrogation: "Je ne vois pas le rapport" La réponse tombe alors sur un ton généralement solennel: "il parait que le dernier chargeur est resté sur rade 10 jours, alors tu comprends, il y a maintenant quatre à cinq mètres de haut de canettes de bière vides au fond." Il est vrai que la bière a du succès quand le travail sur le pont s'effectue par 35 degrés ou plus sans ombre. Mais il ne faut rien exagérer. Les marins ayant besoin de leur deux mains pour travailler, les canettes ne se boivent que durant les poses.

A bord, je prenais les repas à coté d'un graisseur, un ancien de la ligne, très connu. Un ancien bien sympathique, peu bavard, limite renfrogné, mais qui était très attentionné. Aux escales, il nous accompagnait souvent pour nous éviter des chausses trappes. Je garde de bons souvenirs de ce guide si particulier. Jamais de musées, déjà rares, jamais d'escales dans les cafés, si rafraîchissantes, mais des histoires de fleurs, d'animaux, de marins et d'Afrique.

Ce graisseur, un métier disparu, bien noté par les officiers mécaniciens du bord, parlait peu, mais on savait qu'il avait cinq enfants, là bas en Bretagne. Il ne dépensait rien, ni à la supérette, ni en escale. Tout pour sa femme, un exemple disait-il. Cela ne l'a pas empêché, une fois, de me donner un gros pack de soda, moi qui n'avait plus un sou. Il est vrai que le lieutenant m'avait fait le maximum des avances autorisées et la paye d'un pilotin, même avec trois mois d'un coup, ce n'était rien. Le bord savait, et je n'ai jamais eu à payer quoique ce soit. C'est cela aussi les marins. Un soir à minuit, revenant de la passerelle, j'ai vu le pack, énorme, dans ma cabine. Je n'ai su qu'en débarquant et par hasard que c'était lui qui était à l'origine de cette délicate attention.

Ce graisseur ne buvait que de l'eau. Toujours. Cela faisait drôle au milieu d'un équipage, qui pendant les repas au moins, buvait quand même pas mal de vin. Que de l'eau. Ce qui était marrant, cest que jamais personne ne lui proposait du vin. Devant lui, jamais une carafe posée par le postal. Pas une remarque non plus sur le fait de boire de l'eau, comme on peut en entendre à terre devant les zincs encombrés. Il ne possédait pas de sobriquet, comme on peut en affubler certains. Non, juste un homme à part, hospitalier, toujours. Ce n'est que plus tard, que j'ai appris que cet homme formidable, avait failli mourir de l'alcool.

A terre, pendant ses congés, il militait dans une association d'aide aux alcooliques. Dix ans qu'il était sobre ce marin d'exception. Un exemple pour tous. Un jour, le bosco, chercha un peu à le titiller. "Qu'est ce qu'il a l'hospitalier graisseur Breton" et lui, si silencieux d'habitude, de répondre en empruntant la voix de Raimu, et très fortement: " L'hospitalier graisseur Breton, il te dit merde." Fou rire général, respect, puis nous sommes passés à autre chose. Un homme formidable, un marin. Point.

 

jbillard@club-internet

 

 

©2002 - Jérôme Billard (reproduction interdite)

BAIE DU BANCO

Escale dans la baie du Banco, dans la lagune d'Abidjan. Un endroit où les sondes réservent des surprises!!

 

SAINT-MICHEL

Il n'y avait pas que les chargeurs et la Delmas sur la coa.

La Caennaise et la société navale de l'ouest y exploitaient également des cargos. Voici un beau cargo de la SNO, le" Saint Michel" construit en Allemagne.

 

 

 

 

La Mar Mar, la marine marchande française de 1914 à nos jours.

 

 

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