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La rubrique de Jérôme Billard Le mercredi 30 janvier 2002 Jérôme Billard, ancien navigant de la marine-marchande, est passionné par l'histoire de la flotte de commerce et de ses navires. Photographe, il collabore à de nombreux ouvrages consacrés à ce thème.
Besoin de navires Les marins et les anciens marins ne sont pas toujours des gens faciles, loin de là. De caractère bien trempé en général, le marin du commerce en conserve des traces à terre, quand il ne navigue plus. Certains parlent du passé avec une extrême jubilation, sans retenue, d'autres sont tellement muets sur le sujet que c'est à se demander s'ils ont navigué, et quelques spécimens, qui appartiennent souvent aux deux catégories en question, ressentent en permanence un besoin de mer et de navires difficile à combler. La règle étant souvent " une page de ma vie s'est tournée" Les sensations du bord, simples, auxquelles on ne prête pas plus d'attention que cela, quand on navigue, peuvent manquer cruellement ensuite. Que faire pour retrouver ce qui a accompagné une période importante de sa vie? Acheter un petit bateau, aller vivre au bord de la mer sont des solutions adoptées par beaucoup. Un autre besoin peut survenir, plus évident et plus difficile à satisfaire: le besoin de mettre le pied à bord d'un gros navire. Bien sûr, il est délicat d'en parler, qui peut comprendre? J'ai trouvé un compromis qui stoppe net mes crises de manque: je prends le ferry. C'est facile et sur les bonnes lignes, les traversées sont suffisamment longues pour se rassasier. Sur un ferry, on retrouve des vibrations de machine, des bruits caractéristiques, des odeurs de mazout très agréables, dans certains endroits du navire. On retrouve quand le temps est propice, les oscillations de la coque suite à la rencontre de la proue avec des beaux paquets de mer. On retrouve, la nuit, dans sa couchette, les mouvements vivants du bateau, ceux qui vous réveillent, ceux qui vous bercent. On retrouve à l'extérieur, dans les petits matins glacés, les gifles du vent qui font du bien, et ces morceaux d'embruns, salés, offerts aux hommes de mer, génereusement, comme seul contact possible avec l'élément tant aimé. La nuit, les approches sont identiques à celles que l'on a pu connaître, en plus magiques encore puisque la responsabilité n'existe plus. Les phares sont plus beaux, plus mystérieux, et dés qu'ils disparaissent, c'est un voyage qui débute vraiment pour une destination apaisante. Cette envie de mer, c'est l'hiver que je la ressens le plus. C'est mieux, car la nuit, l'hiver sur les ferry, les passagers sont plus respectueux, plus attentifs, plus marins certainement et moins nombreux. Dans les salons, je rencontre des membres de l'équipage, je parle ou pas, mais la nuit est plus propice comme partout dans le monde, aux échanges. Je ne monte jamais sur la passerelle, on me prendrait pour un fou avec mes histoires...Je manoeuvre, seul dans mon coin, j'apprécie. Je n'en perds pas une goutte, en connaisseur. Et je garde, grâce à ces traversées nécessaires mes sensations intactes, comme au premier jour. Le tunnel sous la Manche est une hérésie.Aucun marin au monde ne devrait l'emprunter. Vivement ma prochaine crise, c'est la bonne saison, il va y avoir une météo favorable.....et j'espère que sur le rail, on va croiser , en grand nombre des collégues. Je crois que c'est pour bientôt Bon vent à tous
©2002 - Jérôme Billard (reproduction interdite)
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