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La rubrique de Jérôme Billard
Le mercredi 3 avril 2002 Jérôme Billard, ancien navigant de la marine-marchande, est passionné par l'histoire de la flotte de commerce et de ses navires. Photographe, il collabore à de nombreux ouvrages consacrés à ce thème.
Le passage des Canaries.
En route d'Europe vers l'Afrique, les navires passent dans les parages des îles Canaries. Le changement de climat est très perceptible. L'ambiance se modifie, le navire et l'équipage sont déjà ailleurs. La veille du passage, plusieurs marins racontent la région. L'île tient son nom des oiseaux qui pullulent, jusqu'au large. Ces marins commencent à fabriquer des cages, car ces oiseaux s'attrapent facilement avec un minimum de patience. Mais comment les attirer vers un cargo qui file quinze noeuds? Quelques matelots acceptent volontiers de confier leurs secrets aux jeunes néophytes qui le méritent. Il faut d'abord se rendre sur le gaillard, un endroit sans bruit et sans vibration. L'unique endroit du navire que les canaris sont susceptibles de survoler. Pour les attirer, la méthode est simple : vous prenez une bouteille de verre vide, un bouchon de liège, et votre cage à portée de la main. Si tout va bien, plusieurs oiseaux viendront vers vous, des jaunes, des oranges et parfois des blancs magnifiques. Installez vous à la tombée de la nuit, quand la chaleur est moins pesante et que le vent tombe, adossé par exemple, sur des aussières de chanvre. Vous devez rester immobile pour ne pas les effrayer. Avec le bouchon, frottez la bouteille doucement, un son reconnaissable entre tous jaillira dans la nuit. En principe, au bout de quelques heures, votre patience se verra récompenser. Me voilà donc sur le gaillard, avec mon équipement, content et fier des secrets que je possède à présent, et que je transmettrai à mon tour, un jour. Je commence à frotter le bouchon, et du frottement, se dégage un son léger, mais net. Trois heures s'écoulent, et pas un oiseau! Je dois mal faire, mais je persiste, en réservant dans ma tête, les oiseaux que je vais finir par capturer, aux membres de ma famille, qui me manquent subitement. Toujours rien vers quatre heures du matin. Désespéré, les bras endoloris, je quitte le gaillard pour aller dormir. Je ne suis pas doué pour les canaris, mais au retour, je recommencerai. Ma couchette est la bienvenue, après huit heures passées sur l'avant au cours de cette belle nuit. En me glissant, épuisé, dans les draps, mes pieds sentent une résistance anormale. Je n'ai pas compris immédiatement que mon lit avait été refait en portefeuille.... Le lendemain,les marins, sourire aux lèvres, me remettaient le diplôme " breveté Canaries ".... Si un jour, je repasse prés de ces îles charmantes, seul sur mon bateau, je vous jure que je ressortirai ma bouteille de verre et son bouchon de liège Alors, j'attraperai des centaines de canaris multicolores.
©2002 - Jérôme Billard (reproduction interdite)
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