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La rubrique de Jérôme Billard
Le mercredi 19 juin 2002 Jérôme Billard, ancien navigant de la marine-marchande, est passionné par l'histoire de la flotte de commerce et de ses navires. Photographe, il collabore à de nombreux ouvrages consacrés à ce thème.
Des interdits.
La hiérarchie bien établie, en vogue sur les navires, dépend de la place occupée, du brevet obtenu, de l'âge et de son image de marque à bord. Des lieutenants âgés, très professionnels, bons marins, exercent sur l'équipage une réelle fascination. Des seconds paraissent pales, à coté de ces officiers, connaissant tout le monde, et dont les carrières sans tache, ni accident, ni faute, concluent en général les conversations à leur sujet par : " il serait commandant s'il n'était pas capitaine côtier". L'importance du brevet, quelle histoire! Personnage important à bord, le lieutenant, le plus âgé dans la fonction, chef de quart ou capitaine côtier, peut vous en apprendre. Pas toujours facile d'accès, sans doute déçu par les suites des contacts, pris très tôt avec les élèves officiers, qui devenant plus brevetés que lui, en oublient la déférence essentielle que l'on doit aux marins plus âgés. Marins dans le sens bon marin, cela va sans le dire! Les élèves sympathisaient facilement, dans un désir de se retrouver entre jeunes, pour partager des moments de détente, en dehors de leur quart. Dans les régions baignées de soleil, et il en existe de très nombreuses sur les routes des navires, dés que les côtes françaises s'éloignent... une activité terrienne se voit remise au goût du jour: le bronzage. Le lieu privilégié se situe au-dessus de la timonerie, endroit le plus haut, accessible normalement, et sans effort, du navire. La vue y est dégagée, le calme y règne, les visiteurs rares. En- dessous donc, la timonerie avec son timonier et son officier de quart. Pas un navire à l'horizon, un temps de curé, de longues heures à passer, accoudé sur l'aileron. Dés que les premières rougeurs apparaissent sur la peau, il faut redescendre. Avant cela, en futur bon marin que nous croyons être, un petit regard à l'instrument roi, la boussole, la boussole imposante, nommée compas magnétique, celle au- dessus de la timonerie, le compas étalon. Un regard, car on nous appris à comparer le cap donné par cet honorable instrument à celui du compas gyroscopique, plus compliqué, mais indiquant le cap vrai, nord des cartes marines. Comparons toujours, car un compas gyroscopique peut tomber en panne, se dérégler, et comme le pilote automatique et les répétiteurs du gyro dépendent de lui, cela fait désordre en cas de variation importante ou véritable déroute de l'engin. En redescendant avec l'élève radio, sans nous concerter, nous allons faire un petit tour et parler avec le lieutenant. Après les quelques minutes de paroles de marins en quête de sociabilité, je pose au lieutenant ma question: "on a changé de cap, la route est au 015 d'après le compas magnétique la haut!" Instinctivement, il courre au répétiteur de compas magnétique et au gyro, il lit bien évidemment 051, route plus convenable ne dirigeant pas le navire à terre... S'étant aperçu que tout allait bien et accessoirement que nous nous étions "foutus de sa gueule...", il prit très mal la chose et l'affaire de chez le second se termina chez le commandant en deux heures à peine. Après un cours de morale maritime, la sanction tomba: "plutôt que faire circuler de fausses informations sur la direction donnée par le compas magnétique, vous devriez nous montrer vos talents de charpentiers de marine" . Très étonnés par la remarque, nous redescendons chez le second qui doit nous fournir l'explication: Sur la plage arrière, il y avait un vieux canot, aux membrures disjointes. Nous devons calfeutrer l'ensemble, de façon à ce que ce canot retrouve toute sa navigabilité. Le lieutenant mis en cause, indirectement et sans véritable malice, dans son professionnalisme, désirant tirer des bords, à la prochaine escale.. Ils vont voir les plaisantins! Un dur travail sous le soleil, plusieurs heures de liberté perdue. C'était la première et dernière fois que nous avons blagué en prenant un officier, avec ancienneté, comme centre d'une blague. Cela ne lui a d'ailleurs jamais empêché de me transmettre son savoir en observation astronomique durant son quart de 4 à 8! Le quart des étoiles. Avant chaque prise du sextant, il criait au matelot:" laissez de la place au pilot pour qu'il constate que le gyro marche correctement". Tout un voyage ça a duré. Je savais pour la bête au nom imprononçable, mais pas pour le reste! Finalement, le métier rentre vite avec de bons officiers! Bon vent et à la semaine prochaine
©2002 - Jérôme Billard (reproduction interdite)
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