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La rubrique de Jérôme Billard
Le mercredi 27 juin 2002 Jérôme Billard, ancien navigant de la marine-marchande, est passionné par l'histoire de la flotte de commerce et de ses navires. Photographe, il collabore à de nombreux ouvrages consacrés à ce thème.
Débarquement.
Le mauvais temps d'hiver s'installe sur la rade de Valence. L'ambiance à bord, bizarre, est une ambiance de relève. La moitié de l'équipage va quitter le navire, juste après avoir passé les consignes à ceux qui embarquent. Deux jours à quai, puis voici les collègues. Demain, le vol de la Sabéna, emmènera vers Paris des hommes contents de revenir chez eux. Il y a ceux, qui depuis des semaines, attendent ce moment avec impatience. Ceux qui n'y pensent qu'à la coupée et ceux qui se disent: il faut bien en profiter, deux mois c'est vite passé. Il y a ceux qui partent en se disant que c'est la dernière fois, et qui reviendront, comme d'habitude. Dans l'avion, dans le train, dans le taxi, les marins comptent les heures qui les séparent de leurs épouses, de leurs enfants, de leurs amis, de leur famille, de leur belle. Le corps, pas encore habitué à la terre ferme, balance en équilibre instable et imperceptiblement, en de petites oscillations désagréables. Presque un vertige.. On pense beaucoup. A bord, les semaines s'écoulent, tellement différentes, tellement inaccessibles, tellement inracontables. Les épouses, les enfants, les amis, la famille, l'être adoré, sont derrière l'horizon, presque de l'autre coté de la terre. Il arrive que les pensées ne les rejoignent pas. Il arrive aussi que des visages s'oublient. Des sensations, des odeurs, des douceurs de peau. Peut on le croire ?, s'évanouissent. En deux mois de navigation, malgré les lettres, les pensées, les photos, l'éloignement vous amène non pas le doute, mais la force de vous souvenir intensément. La mer est responsable de cette dérision. Le marin travaille sur la mer avant toute chose. Et je crois de plus en plus que la mer ne se partage pas. Ce débarquement pour congés, avec son cortège de blagues, de promesses de se revoir, et des bonjours à apporter au pays, s'effectue entre deux eaux. Je la quitte. L'adaptation rapide aux réalités terriennes est limpide. La gestion de sa propre absence se gère souvent bien. Pourquoi le cacher, le voyage dans l'autre sens, vers le navire, sans honte je le confesse, s'accompagne de sentiments diffus, violents, mais agréables comme une espérance. L'attachement des marins aux navires, c'est tout bête. Comment ne pas aimer ce qui vous permet d'aller sur la mer. Les vacances, comme vous pouvez vous en rendre compte, ce n'est pas neutre, pas neutre du tout, pour les marins. Alors, bonnes vacances à toutes et à tous.
©2002 - Jérôme Billard (reproduction interdite)
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