La rubrique de Jérôme Billard

 

Le mercredi 11 septembre 2002

Jérôme Billard, ancien navigant de la marine-marchande, est passionné par l'histoire de la flotte de commerce et de ses navires. Photographe, il collabore à de nombreux ouvrages consacrés à ce thème.

 

"Un drame"

Un armement important, exploitant des navires au top, sur un marché délicat où les affréteurs exercent une pression forte sur la sécurité, devient subitement le centre d'un événement rarissime et horrible.

La compagnie norvégienne Odfjell, dont le tanker chimiquier Bow Eagle met à mal une tradition maritime forte, relayée par les plus beaux romans qui soient : la solidarité des gens de mer. La force du scandale n'est que la résultante de la perception romantique par le public, de ce qui est inscrit dans les gènes de tous les marins du monde : porter assistance.

Quelle belle phrase que "solidarité des gens de mer". Quelle belle image aussi, que ce principe, que ce réflexe, que ce moment où les marins du monde partagent l'aide, le sauvetage et la survie. Et pourtant, c'est simple à comprendre, pas de héros en fait dans ces histoires, simplement la conscience de la dureté et des dangers pour l'homme, d'une mer hostile, que les hommes de mer subissent, comprennent et vivent au quotidien.

Sur mer les pirates sévissent encore, dans des régions isolées et abandonnées de tous, sauf par les mafias actives. Les barateries du patron, nous en avons des exemples de temps en temps, des bagarres à bord des navires, ça existe, mais des réalités fortes sont ancrées si j'ose dire, dans la perception des marins par les autres..

Ainsi, un commandant se doit de quitter son navire le dernier, et un bateau en difficulté voit foncer vers lui tous ceux qui répondent à son appel. C'est comme ça et ça fait longtemps que c'est comme ça. Un jour, l'impensable se déroule, dans un suspens insoutenable, tétanisant de honte certains marins qui suivent l'affaire. Une panique, de la colère, du corporatisme,aussi, hélas, et une conclusion qui apparaît inéluctable et catastrophique. Des marins sont morts, parce que d'autres marins les ont laissés dans les mains de la mer, sans beaucoup de chance de s'en sortir.

Il faut se révolter et condamner sans appel, au risque de presque cautionner l'abject. Les avocats feront le reste et c'est leur métier. Puis, dans sa peine sincère, il faut affronter les questions légitimes des amis, des collègues qui demandent des réponses à la hauteur de leur surprise puis de leur dégoût.. Et les réponses seront nettes, sans argument, il n'existe pas d'argument. Un fait d'une exceptionnelle gravité, rarissime et incompréhensible. C'est tout.

L'armateur du Bow Eagle, communique parfaitement, c'est si rare qu'on se doit de le signaler. Il se pose même des questions sur son recrutement de marins sous- traités. Il a bien compris à mon sens, mais un peu tard, qu'un comportement si peu maritime pouvait trouver ses racines dans ce qu'on appelle aujourd'hui le management et qu'on appelait hier l'esprit maison. La peur doit être bien grande et la communication entre les marins à bord bien faible, pour qu'un officier en arrive à cacher si longtemps à son capitaine, sa faute horrible.

Le coeur en berne nous crions , avec les sirènes des navires, en pensant aux victimes de ce drame et à leurs familles. Le coeur en berne et le cri fort, pour rappeler, simplement, aux gars du Cistude, que la solidarité des gens de mer existe bien.

Bon vent et à la semaine prochaine.

 

jbillard@club-internet.fr

 

©2002 - Jérôme Billard (reproduction interdite)

 

La Mar Mar, la marine marchande française de 1914 à nos jours.

 

 

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