La rubrique de Jérôme Billard

 

Le mercredi 4 décembre 2002

Jérôme Billard, ancien navigant de la marine-marchande, est passionné par l'histoire de la flotte de commerce et de ses navires. Photographe, il collabore à de nombreux ouvrages consacrés à ce thème.

 

"Le berceau du pêcheur"

Maintenant dans la vase, au milieu d'autres navires défigurés, un squelette de bois, avec des clous de charpentier de marine qui dépassent, rouillés, tordus.

A marée basse, je peux me rappeler la belle ligne de ce crevettier d'Honfleur. Tous les étés je viens le voir, et constate sa lente décomposition. J'entends encore le bruit superbe de son Renault marine. Je vois sur le pont de bois, les kilos de poissons glisser ensemble à l'ouverture du chalut, comme de l'argent en fusion.. Le tri n'est pas facile, mais la pêche est bonne.

Il remuait ce chalutier classique et le mal de mer, je l'ai connu à bord. Terrible, douloureux, me faisant manquer l'essentiel. Le patron, gentil, pas bavard, grand amateur de lard fumé, son matelot, la trentaine, en paraissant 60, m'ont forcé à revenir. Je me revois, deux ou trois marées plus tard, sur l'appontement, descendre l'échelle de fer, avec mon sac à dos, bourré de vivres maternelles!. J'ai découvert le lard, bien meilleur que le choco BN, l'Opinel, la carte marine qui ne servait à rien, le compas rempli de bulles d'air, ainsi que le froid sur la peau.

Le berceau du pécheur, une dizaine de mètres, beau comme tout, avec sa petite cabine à l'arrière, représentait le résultat d'une vie de travail du patron. Une vie aux moules, en doris, ramené à la main tous les jours. Une vie dure. Patron armateur, endetté jusqu'au cou, mais fier et heureux, ne faisant qu'un avec son navire, tellement, que je me demande souvent qui parlait: le chalutier ou le père Quiquemel ?

De ces marées, je garde une vision intacte. Cette activité, trop dure, trop ingrate, trop peu appréciée par les autres, m'a fait aimer les grands navires. Les années passent pour tout le monde, la pêche s'arrête, et le chalutier fut affrété par les océanographes. Des spécialistes venaient pour quelques marées étudier les courants. Voir l'évolution du bouchon sophistiqué, jeté dans l'eau en un point précis est un art. Point que l'ingénieur calculait au plus juste. Le patron regardait les clochers au loin, la falaise, le terrain de camping, d'autres amers connus de lui seul. Il sortait alors sa cigarette au papier jaune, l'allumait , un sourire d'enfant lui éclairant le visage et tout bas se confiait au scientifique: tu vois les deux clochers là bas? quand on sera au moment où la grande maison rouge à droite passera devant, ton bouchon repartira vers le Courbet.

Une belle dérive faite d'années de pratique. Ainsi fut dit et fait!

Quand le berceau du pêcheur quitta le port pour rejoindre une plage vaseuse de l'estuaire d'à coté, le vieux marin était seul avec son fils. Le matelot les attendait sur le sable pour les guider au bon endroit, bon endroit pour mourir.

Trente ans déjà, il est toujours là, mais il n'y a plus que moi qui puisse le voir. Le berceau du pêcheur, chalutier de Ouistreham, magnifique et solide, résiste encore.

Bon vent.

jbillard@club-internet.fr

 

©2002 - Jérôme Billard (reproduction interdite)

 

La Mar Mar, la marine marchande française de 1914 à nos jours.

 

 

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