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La rubrique de Jérôme Billard
Le mercredi 5 mars 2003 Jérôme Billard, ancien navigant de la marine-marchande, est passionné par l'histoire de la flotte de commerce et de ses navires. Photographe, il collabore à de nombreux ouvrages consacrés à ce thème.
"Barfleur"
La vibration lancinante, qui jamais ne cesse, preuve que le navire avance, le bruit omniprésent du moteur, régulier, lourd, et la vision, le nez collé au hublot, à perte de vue, sans immeubles devant, sont les trois éléments qui caractérisent un séjour dans une cabine d'un navire en mer. En escale , le gros vraquier charge des milliers de tonnes de clinkers, le bruit des grues est épouvantable, mais pas autant que la poussière blanche qui se retrouve partout, même dans les endroits les plus confinés du bord. Les projecteurs du navire éclairent d'une lumière jaune le pont, déserté par les hommes, il fait une nuit froide. Un cargo classique est déhalé du quai par deux petits remorqueurs, on voit à peine le château, une brume et de la fumée venant de l'usine d'à coté, l'enveloppent presque entièrement. Ce cargo haut sur l'eau redescend vers l'Afrique. Demain, ce sera notre tour. De l'écluse où nous devons rester une bonne demi heure, malgré la pluie glaciale, on peut apercevoir les enseignes des quelques restaurants désertés en cette saison. Un peu de terre encore avant l'immensité de la mer pour plusieurs jours. Le PMU du port, le marchand de journaux, l'hôtel du phare, aux volets fermés, quelques attractions foraines venues pour la Noël, nous donnent envie de quitter ce sas encore plus rapidement. Le pilote va et vient, d'un bord a l'autre de la timonerie, sous l'oeil amusé du commandant. Il fume beaucoup, et parle peu. Quand il ordonne de larguer la garde, le vent nous éloigne du quai, et la machine en avant lente fait le reste.Les remorqueurs nous maintiennent dans l'axe du chenal, peu large. Dans l'avant port, trois chalutiers en bois rentrent de la pêche, tandis qu'au loin, on aperçoit la pilotine qui attend. A la bouée d'atterrissage, elle vient le long du bord, le pilote descend l'échelle, saute en se tenant d'une main et dès qu'il est à bord, se retourne et fait le traditionnel dernier salut en direction de l'aileron de la passerelle, où se trouve le commandant, qui lui répond, puis s'engouffre, bien au chaud, fermant la porte derrière lui. Le voyage commence enfin.Sur le cahier d'ordres il est précisé de le prévenir dés qu'on verra Barfleur. C'est dans pas longtemps. Il pleut maintenant, salement, le radar est en route, le lieutenant, accoudé, fume sa première cigarette. Il met en marche le moteur électrique du hublot tournant, observe et ne dit rien. La cafetière de métal, fumante, arrive sur la passerelle. Les tasses sont là qui attendent. Ce n'est qu'à ce moment, après un quart d'heure qu'il me dit en se retournant: " lugubre ce port". Ce n'est que par le travers de Nantes, à plus de 100 milles, il notera l'heure sur la carte, quand on descendra direct sur Saint Vincent, qu'il retrouvera l'usage de la parole. Il ne communique vraiment qu'en pleine mer ! Pendant ce temps, l'image orangée de l'écran du radar continue à me fasciner, comme au premier jour ! Comme le silence, pesant, d'une timonerie, où trois hommes ne parlent pas et que seul le cliquetis du gyro couplé au pilote automatique nous empêche de nous évader complètement. Une heure déjà, et la côte a disparu, le port est oublié, j'attends Barfleur en espérant une amélioration. Je n'ai jamais vu sa lumiére! Bon vent, et à la semaine prochaine.
©2003 - Jérôme Billard (reproduction interdite)
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