Homme libre toujours tu chériras la Mer

 

 

La rubrique de Jérôme Billard

Le mercredi 19 mars 2003

Jérôme Billard, ancien navigant de la marine-marchande, est passionné par l'histoire de la flotte de commerce et de ses navires. Photographe, il collabore à de nombreux ouvrages consacrés à ce thème.

"Le passage de la barre"

 

Certains commandants connaissant bien les courants, naviguaient très prés des côtes d'Afrique. D'autres, plus prudents, passaient bien au large. Avec de bonnes jumelles, les nombreuses épaves qui se trouvent sur les plages sont bien visibles, et c'est toujours un bon moment à bord de les observer. Elles sont souvent bien conservées et au sec sur le sable. Il y en a beaucoup, de toutes tailles et dans toutes les positions.

Tous ces navires marchands ont fini leur voyage, irrémédiablement perdus à cause de la barre. Cette fameuse barre, présente sur des centaines de kilomètres, au large de la côte occidentale d'Afrique. Une avarie de machine, une erreur de navigation, une estime douteuse, du mauvais temps et le navire se retrouve en danger près des côtes. A voir toutes ces épaves pendant les quarts de jour, cela rendait plus prudent et plus humble... Il faut avouer aussi que c'est un beau spectacle.

Les fameux courants qu'utilisaient les commandants pour gagner quelques heures sont présents également à l'entrée des ports. L'entrée du port d'Abidjan est réputée difficile a cause de cela. D'ailleurs, le Dora, un grumier allemand, perdu à quelques mètres de la jetée, à l'entrée du canal de Vridi, ne nous faisait pas rire. En de très rares occasions, les navires de la COA, se rendaient dans des coins perdus, sans port ni installation, pour charger sur rade foraine des billes de bois provenant de petites exploitations forestières.

Ces escales, longues, permettaient de se rendre à terre et de découvrir une Afrique plus sauvage, et plus authentique. Mais pour aller à terre il fallait utiliser les services d'un krouman, expérimenté, et monter dans sa pirogue pour franchir la barre. La pirogue, de six mètres de long, taillée dans le bois, possède une hauteur de franc bord effroyablement faible. La stabilité de l'embarcation parait nulle dès qu'on y met un pied. Même assis et bien droit, en essayant au mieux de respecter l'assiette, en se tenant crispé des deux mains de chaque coté, le passager n'est pas certain de ne pas chavirer. Inutile de dire, qu'à bord de la pirogue, la plaisanterie est absente. Il y avait bien un demi mille jusqu'à la plage...

Le capitaine de la pirogue, tout sourire entamait donc sa rocambolesque navigation, sous les yeux attentifs de ceux qui, à bord,n'étant pas du voyage, étaient hilares! Les premières minutes de navigation ne nous permettaient pas de prendre toute la mesure de notre esquif. Déjà le bruit de la fameuse barre était perceptible. Pas question de trop se lever pour essayer de l'apercevoir, le capitaine de la pirogue nous ayant prévenu fermement par un "pas bouger" , qu'il était plus judicieux de se tenir tranquille. En arrivant dessus, c'était effrayant, plus par le manque de confiance que par la taille des vagues, mais quand même, l'eau remuait salement.

Le capitaine, avec sa pagaie, habilement , maintenait la pirogue dans le bon alignement et instantanément elle partait en surf à une vitesse incroyable. L'eau embarquait, et le moins que l'on puisse dire c'est que nous n'étions pas rassurés du tout. Finalement la barre passée, il ne restait que quelques mètres avant d'atterrir sur la plage dans un violent échouement. Fiers d'avoir passé la barre et contents d'être indemnes, nous voilà foulant la plage déserte de Boubélé. Un homme s'approche, en guenille mais avec une casquette de douanier. C'était effectivement le douanier, en charge des affaires de Boubélé. Bakchichs et droit d'entrée, nous font vite oublier nos peurs d'il y a 5 minutes.

Avec le novice, nous avons passé une superbe journée sur cette plage, et les exploitants forestiers du midi de la France qui vivaient ici depuis 30 ans, étaient charmants et heureux de voir des compatriotes. Seuls blancs au milieu de 150 Africains, ils semblaient hors du temps. Mais tout a une fin et il a bien fallu regagner le bord. L'aller, c'était bien, mais alors le retour, un vrai cauchemar. Les rouleaux et les vagues étaient bien plus imposants . Trop grosses vagues pour une pirogue. Le rameur si dilettante au demeurant,aurait pu gagner une compétition. Il râlait, il ramait. On est passé, en écopant, et on avait plus un poil de sec. En Afrique, ce n'est pas grave, au contraire.

Rendu à bord, la journée fut racontée à tous. Les anciens nous disaient l'avoir fait au début de leur navigation, mais qu'ils préféraient les ports avec des quais ! Que ce n'était plus pour eux maintenant de se faire mouiller !. Le lendemain, la pirogue se trouvait de nouveau le long du bord. On y est pas retourné. Avec la nuit, la magie Africaine s'était totalement estompée. Nous aussi nous préférions les quais !. Le couple de forestiers acceptait de se rendre à bord pour la petite réception du commandant. Heureusement pour eux, car le commandant avait prévenu: pas question d'aller à terre en pirogue.....

A chaque fois que nous sommes passés à toucher les épaves, le long de ces côtes Africaines, par la suite, je me suis dit qu'on avait fait les jobastres à Boubélé. Les Africains, il faut le préciser, la franchissent tous les jours pour se rendre sur les lieux de pêche, elle reste très impressionnante. Capitaine de pirogue de la barre, c'est un métier, à haut risque.

Bon vent, et à la semaine prochaine.

 

jbillard@club-internet.fr

 

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