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La rubrique de Jérôme Billard Le vendredi 6 juin 2003 Jérôme Billard, ancien navigant de la marine-marchande, est passionné par l'histoire de la flotte de commerce et de ses navires. Photographe, il collabore à de nombreux ouvrages consacrés à ce thème.
"Le Pilote"
C'est un charmant port de la Côte Occidentale d'Afrique, avec un quai, une petite rade abritée et une ville de quelques centaines de personnes. Quatre à cinq navires peuvent y escaler à la fois. Deux à quai, les veinards, les autres dans la petite rade abritée. Une route impraticable durant la saison des pluies et les avions de tourisme, la relient à la capitale du pays. Ce port, construit avec l'aide de la France, évite aux grumiers de se rendre dans des rades peu sures, le long de la côte, pour prendre le précieux bois tropical. Ainsi donc, une nuit bien étoilée, comme on peut en voir souvent dans ces parages, notre vieux navire mouille sur rade. L'entrée dans le port est prévue le lendemain matin, avec une place à quai. Je suis chargé de réveiller le bord à six heures précises. Le pilote étant prévu vers sept heures. Vers quatre heures trente, j'appelle à la radio la capitainerie. Personne ne répond, j'essaye encore et encore. L'heure passe, et toujours rien. Je n'ose réveiller le commandant et le second sans avoir réussi à obtenir un contact avec le port. Je me sens un peu seul sur ma passerelle! Rien, rien à la vhf. Je recommence, je persiste. Pas de réponse.Dans le but de me calmer et de penser à autre chose, je prends mes alignements et constate que le navire se trouve toujours où il doit être! Finalement, vers six heures, la capitainerie m'informe que le pilote est le long du bord et que l'échelle de pilote n'est pas à poste !. Le ton n'est pas aimable, j'aime autant vous le dire! Panique à la passerelle, je réveille le tonton, le second, les deux officiers de quart, le bosco, le second mécanicien. Ouf, je n'ai oublié personne. Je dois aller m'occuper de l'échelle. Elle est roulée, mais l'extrémité n'est pas fixée. Je m'en charge et avec difficulté, je balance le tout le long du bord. La manutention de cette échelle n'est pas chose aisée ! La pinasse pilotine attend non loin du bord. Le pilote s'impatiente, et hurle pour savoir si elle est bien et solidement à poste. Il a peur, ou il en fait un peu trop. Comment je vais expliquer tout cela au vieux ? Il finit par grimper et met le pied à bord. Je lui dit que je viens de réveiller le commandant qui doit l'attendre à la passerelle où je l'invite à se rendre. Il me donne le courrier et fonce vers le château.Visiblement, à ses yeux, je suis un piétre marin! Quatre étages à monter par l'escalier intérieur et le voilà à la timonerie. Le commandant le salue, le second également, le pilote répond, mais ignore l'homme de barre. Il est en avance, mais ce n'est pas un rigolo ! Le second, bizarrement ne me passe pas l'engueulade que je mérite sans doute. Je lui explique que j'ai eu beaucoup de mal à joindre la capitainerie. Je suis paniqué, et embêté d'avoir échoué dans ma mission. Il ne me répond pas. Je vais donc près de la petite table en bois, rabattante, devant le sabord à tribord muni du hublot tournant et je prépare le cahier des manoeuvres. Le pilote donne son premier ordre dés que l'ancre est annoncée à pic, je le répète puis, il en donne un autre, puis un autre, j'ai à peine le temps de noter. Je les répète, comme il se doit, fort, mais il se plaint au commandant qu'il n'entend pas bien ma voix ! Des ordres, il y en eu beaucoup, beaucoup trop à mon humble avis pour une entrée avec un chenal court et droit. Quand il a fait accoster le navire, je voyais bien que le second ruminait ! C'était à croire que les remorqueurs avaient comme moteur un moteur de mobylette, tellement c'était lent. Finalement, navire à quai, le pilote quitte la timonerie, toujours sans saluer l'homme de barre, et repart vers l'échelle, la coupée n'étant pas encore à poste. Au moment de commencer à enjamber la lisse, il se ravise et rebrousse chemin, c'est à dire qu'il redescend trois marches. Il vérifie les noeuds qui maintiennent l'échelle, peu satisfait à voir sa tête, il consent à quitter le bord. Il avait pourtant embarqué sans problème! Je me penche pour lui dire au revoir, et il me dit en guise d'adieu: " les élèves, de mon temps, ils savaient installer une échelle de pilote et il disparaît rapidement sur le quai. Bonjour l'ambiance! De retour sur la passerelle, je vais voir le second, pour prendre les ordres de la matinée. Il m'accueille par une remarque sur les qualités manœuvrières du pilote. " Putain, j'en ai connu des mauvais mais des comme celui là, rarement." Mes piètres opérations radios du matin étaient donc oubliées. Je distribue le courrier, ne récoltant que des sourires et des merci. Aucune plainte suite à une éventuelle bousculade matinale qui aurait été de mon fait.. Renseignements pris, le pilote venait des Chargeurs, le second étant un Delmas. Ceci expliquant en partie cela !! Quant à ma panique, aux lenteurs de réponse à la VHF et à l'heure d'avance du pilote, j'ai vite pris l'habitude de ne plus m'affoler en Afrique ! Le principal étant de savoir se réveiller et de s'habiller vite ! En toute circonstance être frais et dispos! C'était la vie sympa sur la COA, avant la conteneurisation. Le temps ne comptait pas tant que cela ! Les pilotes avaient leur charme, et les officiers de port Africain, n'en parlons pas ! Bon vent et à bientôt.
©2003 - Jérôme Billard (reproduction interdite)
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