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La rubrique de Jérôme Billard Le dimanche 29 février 2004 Jérôme Billard, ancien navigant de la marine-marchande, est passionné par l'histoire de la flotte de commerce et de ses navires. Photographe, il collabore à de nombreux ouvrages consacrés à ce thème.
"Panne radio"
Je me dois de signaler à mes lecteurs que mes occupations, loin de la mer, me transportent loin de l'actualité. C'est voulu. Actualité largement noircie par les projets du RIF, par les tragédies maritimes dont la presse ne retient que les traces d'hydrocarbures. Lassant, sûrement. Je continue la saga des années soixante dix, dans mes livres. Le présent revient toujours, et heureusement. Avant de naviguer, lorsque j'étais passionné mais à terre, forcé, j'avais acheté dans un surplus américain un vieux récepteur de trafic, un gros appareil, à lampes, qui chauffait la pièce au bout de dix minutes d'utilisation. Je connaissais les fréquences, j'écoutais tous les jours, les navires, les marins, les nouvelles. Un jour, tout prés, au large du Havre, sur la fréquence 2182, un appel de sécurité signale qu'un marin d'un pétrolier caboteur est porté disparu. Les navires des environs font la veille, cherchent. Le pauvre marin ne sera pas retrouvé. Mais sur cette fréquence réservée, un autre navire parle d'autres choses. Il est vertement remis à sa place par Boulogne radio qui lui signale qu'il y a détresse sur la fréquence. Je comprends bien que le radio n'a pas entendu, n'a pas suivi les événements. Il est penaud, troublé, il se tait, sans s'excuser, c'est trop tard. Ce jour là, j'ai bien saisi la solidarité des gens de mer. Une fréquence réservée, pour les messages réservés à la recherche du malheureux. Quand les marins autour de la zone abandonnèrent l'espoir de retrouver ce marin, Boulogne passa à autre chose. Par un laconique message, la station française défila sa liste de messages en attente. La vie continuait. L'Esso Port Jérôme continuait sa route, avec un marin en moins. Comme c'était triste et anodin. Tout près et si douloureux. Le silence devant la peine. Ils avaient cherché, le Cross n'existait pas. C'est l'opérateur de Boulogne radio qui donnait la position aux navires sur place, l'heure de la disparition. Je ne devais pas être le seul à écouter. Beaucoup de radios étaient en veille. L'intrus, professionnel, rompant le silence par un appel déplacé devait se sentir très fautif. Il est parti immédiatement. En fait il ne gênait pas, les périodes de silence étaient longues. Un par un les navires signalaient qu'ils quittaient la zone, comme si l'espoir n'avait jamais existé de sauver le marin du caboteur. quant on voit aujourd'hui comment ça se passe sur le 16, on se dit que le monde a bien changé. Ce jour là, j'ai beaucoup appris. Ils avaient cherché, car l'espoir de retrouver ce collègue était plus fort que tout, plus fort que la raison. Sur les fréquences de dégagement, celles réservées aux conversations entre navires d'une même compagnie, j'ai souvent écouté religieusement. Je gardais tout pour moi. Mais j'ai compris que le métier n'était pas facile. Un jour, deux marins de l'UIM venant d'apprendre que leur navire était vendu, donnaient leurs impressions sur le métier. Des grecs allaient les remplacer. Ils ne comprenaient pas. J'allais y aller, eux, ils commençaient à douter. Ils allaient livrer leur navires à d'autres. Les prochains se feraient de plus en plus attendre. C'était la nouveauté. C'était déjà la crise. Personne ne s'en rendait compte. C'était en 1973. Déjà certains marins ou officiers se trouvaient rejetés. Par la suite, les pannes radios furent nombreuses et fréquentes. Les marins ballottés quittèrent les navires, un par un, puis par dizaines. Sans un mot. Une grande panne radio de trente ans. Des centaines de marins tombés à la mer, sans personne pour les chercher. Alors, voyez vous, j'ai du mal avec le RIF. J'ai quasiment l'impression qu'on nous prenait moins pour des cons dans ces années de début de crise. C'est triste cette absence de progrès. Triste comme un homme à la mer, qu'on ne retrouvera pas, de toute façon.. Mais que voulez vous, nos sénateurs sont invités aux baptêmes de nos beaux navires construits en Corée, avec des largesses fiscales, sans commune mesure avec l'objectif à atteindre. Un beau bateau neuf, des petits fours et du champagne, des billets d'avions en première pour le sénateur et sa sénatrice. Après cela, on se sent pousser des ailes de son château pour sauver la marine marchande française ! Je suis désolé de vous le dire, je ne comprends même pas que certains marins puissent accepter d'en discuter du Registre International Français. Allez, bon vent quand même, je retourne à ma radio à lampes, sur laquelle il ne passe plus que des grésillements inaudibles. Boulogne parle. C'est difficile de comprendre. Il y a détresse. On signale une vague scélérate. Non, une loi scélérate, prévue pour avril. Sécurité, sécurité, sécurité, à tous les navires, ici Boulogne radio, bulletin météo spécial. Sur Rif, Mar mar, de Richemond, Josselin et Sandettie, avis de loi scélérate. Evolution : tragique, Boulogne radio reprend la veille sur 1694...
©2004 - Jérôme Billard (reproduction interdite)
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