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La rubrique de Jérôme Billard Le lundi 19 juillet 2004 Jérôme Billard, ancien navigant de la marine-marchande, est passionné par l'histoire de la flotte de commerce et de ses navires. Photographe, il collabore à de nombreux ouvrages consacrés à ce thème.
"Remorqueur portuaire"
Vous ne le savez pas, mais j'ai toujours eu un faible pour les remorqueurs. Les remorqueurs portuaires, les petits, les facilement accessibles. D'abord ces navires sont beaux. Ils respirent la puissance et l'agilité. Du fait d'un tirant d'eau important, ils laissent un sillage remarquable. Proches, quand ils passent le long d'un quai ou d'une écluse, le bruit qui nous parvient du moteur est précis. Une belle musique, complexe, accessible aux oreilles d'un profane, qui s'échappe de partout. Quand il y en avait beaucoup, j'aimais bien assister à la relève hebdomadaire des équipages. On pouvait voir sur le quai des Abeilles, une grosse foule de marins. Ca discutait ferme! Puis les remorqueurs, avec du sang neuf, quittaient le quai pour aller assister les cargos, nombreux, entrant ou sortant des bassins. Les sirènes de ces navires, rendant agiles les grosses masses inertes qu'ils servaient, permettaient de loin, en arrivant en vélo, très vite par la rue de Paris, de savoir où en était la manoeuvre. Un coup, deux coups, trois coups, selon sa préférence, le vélo décollait littéralement, à l'écoute du dialogue. Un remorqueur à l'avant , un autre à l'arrière, et le navire peut, en sécurité, évoluer tranquillement. Sur le cahier de manoeuvre, on y notait leurs noms. 15H32, remorque passée, Agile à l'avant et Obstiné à l'arrière. 16-H40, remorques larguées, Abeille 22, Abeille 4, ou Saint Gilles reste à pousser, il faut bien nous laisser le temps de s'amarrer.. Cherbourgeois 15, Ingénieur Maxime Hesse, Almadies, Capitaine Thomas, chacun son port, chacun sa tradition, vous pouvez les croire. Les mouettes, les falaises au loin, le pilote, puis les remorqueurs, les heures passent vite. Je n'ai jamais réussi à mettre un pied à bord d'un remorqueur! Une vue de haut, une vue du quai, jamais au centre du travail, un regret qui enfle. Une fois, ça a failli se faire sur un gros d'Antifer, mais le navire à servir est resté sur rade. Une autre fois idem, une fois encore, à Caen, mon contact est tombé malade! Enfin, ce n'est pas grave, je correspond avec quelques capitaines de remorqueurs, et c'est bien. Tout cela pour dire que même si aujourd'hui, ils sont en plus petit nombre, Le travail effectué par ces navires devenus très sophistiqués, fait partie du paysage familier d'un port. Même les enfants connaissent le rôle des remorqueurs. Ils en dessinent plus facilement que des paquebots, et ce n'est pas plus simple! Ils doivent bien comprendre que c'est assez rare de voir une chose tirer, l'autre retenir, et le tout de se mouvoir avec élégance. Rare et étonnant, presque incompréhensible, ils ressentent mieux que nous. Il y a de quoi se surprendre, par les temps qui courent. C'est promis, c'est un scoop, il faut que je rencontre mon éditeur pour lui vendre l'idée d'un beau livre sur le travail des équipages des remorqueurs portuaires. Un livre s'impose. J'ai déjà quelques contacts secrets. Je pense à des photos, cachées au sein des familles, prêtes à jaillir pour notre grand plaisir. Il va falloir bosser, comme diraient les deux compères de Saint-Nazaire, grands spécialistes de la bosse, dont l'explication fut un grand moment de littérature maritime. Plusieurs équipages pour terminer ou entamer l'expédition , j'ai toujours pensé que c'était une bien belle réalité. Plusieurs équipages, composés de marins, chacun son poste, chacun son plaisir, chacun son navire et sur le quai en hiver, un ou deux connaisseurs, un ou deux promeneurs, fascinés par la complexité et la beauté de l'ensemble, restant là, figés par l'attention, figés par la tension, la leur et celle des remorques ou les deux à la fois. On regarde , de gauche à droite ou de droite à gauche, on s'arrête, on est bien, on apprécie, on pense aux hommes à bord. Vraiment, si c'était à refaire, j'aurais bien aimé être capitaine d'un remorqueur. Il me semble que le remorqueur a la plus belle part. Mais personne ne le sait, sauf quelques initiés, à rechercher et à découvrir. Allez, bon vent, j'y vais, pendant qu'il est encore temps...sinon je vais être à la remorque.
©2004 - Jérôme Billard (reproduction interdite)
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