Homme libre toujours tu chériras la Mer

 

 

La rubrique de Jérôme Billard

Le jeudi 9 septembre 2004

Jérôme Billard, ancien navigant de la marine-marchande, est passionné par l'histoire de la flotte de commerce et de ses navires. Photographe, il collabore à de nombreux ouvrages consacrés à ce thème.

 

"Tropiques"

 

La chaleur pesante de la nuit laisse la place à l'étouffante torpeur du petit jour. Il faut cependant s'habiller. Sans beaucoup de vêtement légers, un jean transformé en short, en coups de ciseaux rapides, sans ourlet, une chemise trop épaisse, même largement ouverte, des chaussures de mécaniciens, ouvertes aussi, sur le dessus, noires, font regretter les saisons froides du nord.

Heureusement, il y a mon chapeau de brousse, acheté au marché, avec sa lanière, utile sous le vent chaud. Les bouteilles de soda dans le lavabo sont agréables à boire et la cigarette ne présente plus d'intérêt, ajoutant à l'ensemble moite comme une petite brume. La douche n'est qu'une courte rupture, la sueur revient au galop, tout colle.

Aujourd'hui c'est peinture. Un bout important du bastingage, piqué et miniumé, déjà sec, bien sur, qu'il faut revêtir de blanc. Un travail simple et peu fatigant, en plein soleil. Un travail pénible, possible grâce aux mousses, fraîches, qu'amène le bosco, à intervalle régulier et rapide. Le repas n'apporte aucune douceur particulière, pas un filet de fraîcheur, pas un souffle. Uniquement des hommes terminés, buvant plus que d'habitude, parlant peu, se plaignant en silence et offrant à leurs vis à vis une tête des mauvais jours, plus épuisée que ravie, plus flasque que tendue. La crème glacée est servie fondue, il faudrait presque la finir à la paille, il n'y aura pas de deuxième tour. En entrée, j'allais oublier de vous le dire, c'était la sempiternelle soupe. Soupe de légumes aujourd'hui. La soupe fait grandir disait ma lointaine mère, et pourtant, les marins sont petits ces derniers jours.

On dirait qu'il fait plus frais dans la machine. La nuit est belle , étoilée à ne plus savoir quoi regarder, chaude comme certaines nuits en août, à Saint- Malo, avant, avec des filles aux polos mouillés de sueur d'avoir tant dansé. Le navire ne danse pas et poursuit sa route vers une zone que tout le monde à bord espère, à orages. Les vibrations deviennent insupportables, la porte de l'armoire chante, fait tomber les papiers pliés servant à la faire taire, j'ai bien essayé d'écrire sur du papier avion, mais sans succès. Les gouttes tombent et effacent l'écriture. Je n'ai rien à dire, de toute façon. Il colle aux mains ce papier fin.

Le sommeil ne vient pas troubler ce calvaire lancinant, tout est lent, ralenti. Vers deux heures le bosco entre dans ma cabine. Il me réveille dans mon premier et tardif sommeil. il faut aller à la barre. Je n'en crois pas mes yeux rougis. Je me lève et c'est l'extase. Il fait frais, presque frisquet. La mer est mauvaise sous la pleine lune. Je remarque des moutons. Au loin, c'est sombre. Le temps s'est levé. Arrivé sur la passerelle le lieutenant m'informe que le pilote automatique ne tiendra pas, comme d'habitude, sous le grain qui s'annonce. On a perdu dix degrés, le vent forcit, il est frais, quelle aubaine.

Le café arrive, bien chaud, il est le bienvenu. On se parle, on blague, on communique bien. L'orage était splendide, soudain, violent et terrifiant. Je peux l'avouer, les écarts de route également! Vers six heures, comme un zombie, je retourne me jeter sur ma couchette pour dormir. J'y arrive immédiatement. Toute la matinée, une chaleur récidivante nous accompagne pour passer la couche de l'autre bord. Dieu que la Manche, la Mer du Nord, la Baltique me manquent. Dans une dizaine de jours on y sera. Je ressortirai le blouson, les gants, les pulls, et les grosses chaussures noires fourrées, celles avec la fermeture éclair au-dessus, pas chères, pas modes, mais si confortables et protégeant bien du froid..celles avec qui, à terre, on a aucune chance avec les filles.

Mais avant cela, j'arrêterais de prendre des cachets de sel. Je déteste les cachets de sel! Il existe des jours où les marins ne sont jamais contents, c'est bien connu. Tristes tropiques disait un américain qui s'y connaissait en chaleur. En vous en reparlant de ces régions tropicales, j'en ai froid dans le dos! Evidemment, dans l'autre sens, c'est l'inverse! Que j'aimais passer Dakar, attendant les premières grosses chaleurs celles qui font transpirer sans retenue! La chaleur érotique, tenace, interdisant de penser à l'être aimé, absent, ce serait trop triste. Il existe des jours où les marins peuvent paraître compliqués. En fait, ils ne le sont pas, ils voyagent, c'est tout.

Alors bon vent, à toutes et à tous et très bonne météo pour votre retour de vacances...

 

jbillard@club-internet.fr

 

©2004 - Jérôme Billard (reproduction interdite)

 

 

 

La Mar Mar, la marine marchande française de 1914 à nos jours.

 

 

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