Homme libre toujours tu chériras la Mer

 

 

La rubrique de Jérôme Billard

Le mardi 12 octobre 2004

Jérôme Billard, ancien navigant de la marine-marchande, est passionné par l'histoire de la flotte de commerce et de ses navires. Photographe, il collabore à de nombreux ouvrages consacrés à ce thème.

 

"Histoire de chat"

 

Construit durant la fin des années cinquante, c'était un beau navire. Il avait fait longtemps l'Extrême-Orient, puis à la fin de sa carrière, l'armateur avait décidé de le mettre sur la COA.

Du diverse, il était passé à la bille de bois. Entretenu mais fatigué, il avait fini par rejoindre une petite compagnie libérienne. Il était resté sur la cote d'Afrique. L'équipage composé en majorité d'Africains sous le commandement d'un italien, avec un chef grec, des officiers anglais et français se parlait en français et en anglais, c'était selon.

Sa machine à bout de souffle nous rendait souvent anxieux, dans certaines régions, dans certaines situations. Tout ne fonctionnait pas. Il partait cependant souvent à ses marques. c'était la belle époque. Il représentait ce qu'on avait fait de mieux. Une belle ligne, une belle tenue à la mer. Comme nous tous, il faisait débraillé, sa rouille, c'était nos barbes. Il siestait plus souvent qu'un autre, dérivant sur des eaux calmes, heureusement, pendant que le grec, en jurant, faisait en sorte de stopper cette dérive scandaleuse.

Les marins étant fidèles à leurs navires, en escale, il arrivait qu'on nous remarque. Tiens, voici l'ancien Tchibanga. Non, c'est le Tatiana, tu crois ?. Une ou deux fois, des anciens sont montés à bord, plein d'émotion, surpris quand même par le changement ! Ils nous parlaient d'alarmes dans les cabines, au-dessus de la couchette, nous regardaient comme des marins un peu perdus. Ils restaient quelques heures et avaient du mal à partir. Les bateaux porte-boites glissaient rapidement sur les lagunes. Devant leurs écrans de differents pouces, leurs tables à cartes en fer, ces marins new age, savaient qu'il fallait en profiter, nous allions disparaitre, aussi sûrement qu'un chat quitte un mauvais navire.

Ces navires ont fait la COA pendant quelques années encore, puis ils ont fini par rejoindre, certains à la remorque, un chantier de démolition. A bout de souffle. Il y avait un chat qui vivait à bord, mascotte discrète. Il ne ratait jamais l'appareillage, il sentait les événements.Ce chat possedait un sens du départ trés aguisé!

Plus fort que nous, plus fort que l'agent, incapable de dire à une journée près, quand nous appareillerons. Il paraît qu'il avait connu le navire du temps de son ancien armateur. Il en avait gardé son coté propre, et il avait du mérite, vues toutes les saloperies qu'on pouvait charger.

Après quelques mois idylliques à bord du vieux navire, j'ai du le quitter. Il partait à la démolition. Il me reste tout un jeu de cartes, que j'ai encore aujourd'hui, certaines couvertes de dessins à la mine de plomb, souvent humoristiques, oeuvres d'un officier anglais, d'un autre âge. D'un autre âge, au passé sulfureux, qui m'a beaucoup appris, et dont la douleur intérieure et secrète se transformait en traits hilarants et salvateurs pour tous. Pendant les longs quarts, ceux où rien ne se passe, seulement toutes les heures un point estimé, et encore, il venait de temps en temps dessiner sur la terre des choses incroyables.

Le chat n'est pas parti au chantier. Il a quitté le navire avant nous. Il a du sentir qu'il devenait nécessaire d'embarquer ailleurs. Ce n'était pas le premier chat, mais il avait une finesse remarquable. Les chats aiment les gens, les navires, pas la mer. Ils sont heureux sur un cargo. L'officier dessinateur disait souvent qu'un homme aimant les chats ne peut pas être complètement mauvais. Son excuse à lui, pour tenir, et il avait raison. Il aurait bien voulu le garder, se faisant du soucis pour son avenir. Trop tard, il avait quitté le bord sans un regard de chat pour nous tous.

J'ai un chat, il vient partout avec nous, surtout sur notre bateau. Il adore. Il est pourtant petit mon bateau, mais il s'y trouve bien.

Ce beau navire dont il me reste des cartes, doublement oeuvre d'art, se trouve depuis longtemps transformé en voiture, en wagon ou en mauvais acier pour navires de construction espagnol. Le chat est parti, certainement à bord d'un cargo à l'avenir plus certain. Je pense qu'une descendance maritime perdure encore.

Mon chat doit venir de cette lignée de chats marins, ceux qui sont à bord comme chez eux et qui partent sans regret. Alors un petit bonjour à tous les chats marins, qu'ils trouvent de bons et calmes embarquements.

Bon vent à toutes et à tous, sans oublier nos félins navigateurs.

 

jbillard@club-internet.fr

 

©2004 - Jérôme Billard (reproduction interdite)

 

 

 

La Mar Mar, la marine marchande française de 1914 à nos jours.

 

 

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