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La rubrique de Jérôme Billard Le mercredi 9 mars 2005 Jérôme Billard, ancien navigant de la marine-marchande, est passionné par l'histoire de la flotte de commerce et de ses navires. Photographe, il collabore à de nombreux ouvrages consacrés à ce thème.
"Le France en Normandie"
Le pont de Normandie, splendide et cher, majestueux, onéreux, pour longtemps, se visite. Des marins de Honfleur vivent avec les vedettes de touristes, ébahis sous le tablier, la tête en l'air. Honfleur est un joyau, rare. Les bombardiers se sont concentrés sur Le Havre, ville martyre, reconstruite par un génie. La côte de grâce, gracieuse bien sur, laisse des lumières dans vos yeux, pouvant vous éblouir à vie. Les peintres en escale chez la mère Toutain ont vu leurs toiles éclairer le monde. Le roi des ciel, né à Honfleur, le père Eugène, fixe ses émotions sur du chanvre, sur du bois et dans les parages de Vasouy, tendu vers la beauté. Les chevalets de bois, enfermés dans une bulle de verre se retournent d'une main, apportant le rêve d'une neige poudreuse, blanche, apparaissant au travers des lettres de la ville, à l'envers. Honfleur est une splendeur, si l'on sait oublier les marchands de cartes postales, de tableaux désolés, de fausses cuisines normandes et de vraie bimbeloterie. Les temps modernes laissent une trace récente, la marée ne descend plus dans l'avant port. Les gris fabuleux de la vase restent sous l'eau, en permanence. Mais que voulez vous, la lumière se mérite. Cette lumière normande, si belle, si changeante, si amoureuse, aussi merveilleuse ici qu'à Ouistreham, un peu plus à l'ouest...Boudin et ses frères sont toujours vivants, par cette lumière du ciel, offerte à tout ceux qui savent encore prendre du temps pour lever leurs yeux. Le France serait à sa place sur la Seine. Forcement et durablement embelli par cette lumière si rare, par ces usines d'en face, faites du même métal, par ce pont si cher, si beau, que Boudin et le jeune Monet doivent continuer à peindre, la bas, chez eux, dans leur île colorée. Le France serait bien sur la Seine, un peu avant Miroline, proche des billes odorantes venant d'Afrique, laissant s'évader des sciures en sable d'or. Les navires préservés doivent rouiller. Cette rouille, dans ce lieu industriel, historique, magique, enfumé, embrumé, humide, deviendra aussi remarquable que les pierres jaunies de la lieutenance un soir de juin, après la pluie dégoulinante sur les cirés de Parisiens, s'agglutinants devant elle. Certains soirs, les pratiques des quais désertés, assurent qu'elle est en sable du Canada. C'est vrai qu'elle se pare des couleurs du Calvados, aux vapeurs durables. Le France peut venir à Honfleur. L'endroit lui va si bien. J'imagine que la cloche séparée de son église, Sainte Catherine, la nef à l'envers, comme les chevalets de bois dans leurs bulles de verre, partiront pour laisser la place à cette sirène glaçant les sangs des artistes, les visages burinés par les odeurs de peinture, les larmes aux yeux, pris de panique par cette musique maritime, par ce signe de vie, obligeant la rouille à tomber par plaques dans les flaques de larmes. La sirène du France ne laisse pas les âmes indemnes. Nous sommes tous des artistes. Nous serons tous des artistes, à Honfleur, pas seulement devant le grand paquebot mal aimé, mais partout sous ce ciel en bordure d'estuaire. La baie de Seine, immense glace de couleur, palette surchargée, désordonnée et compliquée, fait tomber en amour les hommes et les femmes, sensibles et concentrés. Cette sirène remet tout en place, les couleurs de l'âme ainsi que ses douleurs. Le France a sa place en Normandie, il a déjà fait tellement pleurer de gens. Des marins, des dockers, des ouvriers, des promeneurs, des amoureux croyant tout ressentir comme personne. Larmes de joies, larmes de partance pour nulle part, larmes secrétes. Toutes ces larmes, accompagnées de frissons traîtres, dans le dos, puis dans le bas du dos, rendant la gorge sèche, sont notre part de rêve, et le rêve n'a pas de prix, enfin, pas encore, et heureusement. Le France, ce navire de ferrailles, c'est tout cela. Ce n'est pas rien, c'est accessible à tous. Un objet maritime un peu gros, trop gros, mais si beau. Un beau navire, tout simplement, dans un écrin entouré de sirènes. Bon vent lumineux à toutes et à tous.
©2005 - Jérôme Billard (reproduction interdite)
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