Homme libre toujours tu chériras la Mer

 

 

La rubrique de Jérôme Billard

Le dimanche 5 mars 2006

Jérôme Billard, ancien navigant de la marine-marchande, est passionné par l'histoire de la flotte de commerce et de ses navires. Photographe, il collabore à de nombreux ouvrages consacrés à ce thème.

 

"En revenant de l'Escaut"

 

C'est vrai que nous avons été salement secoué depuis Hampton- road, mais au large de la Bretagne le temps se met au beau. Ce vendredi à 13h35, nous passons Créach, à 2 milles.

Tout l'équipage est de bonne humeur. Nous croisons un cargo. Pendant quelques heures il y a de nombreux pêcheurs, partout. Le soleil se couche, il a été beau et orangé en se jetant doucement dans la mer. Ils sont uniques nos soleils.

Vers 21 heures, nous passons les Casquets, puis La Hague vers 22 heures. Le commandant est à la passerelle. Les étoiles sont nombreuses. Minuit vingt, le phare de Barfleur est relevé, je suis resté pour le voir. Nous filons direct sur Le Havre. Il est 4h30 quand nous arrivons au bateau feu qui n'en est plus un, mais une grosse bouée. Dans deux heures, nous serons à quai. J'ai hâte d'aller dormir. La nuit va s'évaporer bientôt. Il ne fait pas beau chez nous. Avec quelques marins, nous en sommes réduits à prendre un chocolat chaud du coté de Saint François.

Ballade pluvieuse des jeunes marins célibataires ne demandant qu'une chose: repartir. Pourtant, on en avait beaucoup parlé du Havre! Il faut se dépêcher, le navire appareille vers 15 h. Deux jours d'escale, fatigante et sale, dans le bruit des grues, sous la pluie, mais les 15 000 tonnes de charbon sont déchargées. Nous filons sur Anvers chercher du clinkers. Un voyage en noir et blanc.

Quand nous passons les digues, concentrés à la passerelle, les coeurs se serrent, l'escale courte pour les mariés s'est vite terminée! A bord de son canot, le pilote nous salue, une dernière fois. Il s'éloigne vers le gros bateau pilote, en station, tout prés. Il sera chez lui ce soir. Un petit 5 avec une mer agitée à houleuse nous attend.

Vers 17h30, nous sommes dans le travers d'Antifer, le navire longe les falaises et les plages de galets. Je les connais bien ces plages, je les vois, malgré la nuit qui plonge mes yeux vers l'écran du radar. Le ciel s'éclaircit. Notre navire roule. Un vent de Ouest- Sud- Ouest, force 5 toujours, une mer houleuse, nous font rouler ainsi jusqu'à minuit. On passe Griz nez à ce moment là, sous un temps toujours clair. Sous sa lumière, on devine très bien les falaises. Des navires, il y en a beaucoup dans les parages. Je vais dormir, je serais bien resté un peu mais la nuit sera courte. Trois heures à peine sur ma couchette, et le bosco vient me réveiller. Le pilote sera à bord dans vingt minutes.

Un café chaud, un coup d'eau sur la figure et je monte. La nuit est belle. Au loin, un grain se prépare, le pilote dit qu'il y a de la brume en rivière. Brume épaisse, pluie fine, vent modéré, froid, un cocktail habituel dans cette région. Sur l'aileron tribord, je finis de me réveiller, un moment. Le vent est glacial. La nuit magique enveloppe tout. Le pilote est à bord et je descends pour le casse croûte. Nous passons pas trop loin des grandes jetées de Zeebrugge, croisons beaucoup de navires, suivons le chenal qui nous mène à l'embouchure, entre Vlissingen et Breskens.

De nombreux cargos sont au mouillage. Un nouveau pilote est à bord, il ira jusqu'à Anvers. Le jour se lève, rendant sa vraie couleur à la rivière. Un gris argenté sur le blanc environnant. On se repose un peu. Dans six heures, nous serons à quai. Anvers, est un port assez triste,en hiver, pour tout vous dire. Comme beaucoup de ports, en hiver, quand on est triste et chez soi, sans y être. Nous restons quatre jours, quatre longs jours, loin de la ville, dans une darse immense, à peine équipée, inaugurée il y a peu. Une escale comme on en fait tant en tournée du nord. Un matin, le second vient écrire sur la grande ardoise déposée à la coupée. L'écriture à la craie, ferme et épaisse en dit long. Bonne nouvelle, le navire appareillera à 13 H 00 pour Abidjan.

Deux remorqueurs nous font éviter à l'heure dite, en cinq minutes. Vite nous sassons, encore plus vite nous passons Terneuzen. Obligés de ralentir pour prendre le pilote à Flessingue, il nous quittera vers 20 Heures au large d'Ostende. Un grain soudain nous fera manquer les lumières de cette belle station balnéaire. On ne voit plus rien, ni Ostende, ni Dunkerque, un petit bout du gaillard, c'est tout. La navigation demande de l'attention dans ces parages malsains, banc de sable oblige. Dés que la visibilité s'améliore, le commandant fait mettre en route libre et les 100 tours de la machine nous donnent vite 15 noeuds. Il n'a pas beaucoup dormi.

A minuit le navire passe Gris Nez, sous un temps boucailleux et une visibilité médiocre. Je laisse le radar à mon collègue, les yeux rougis.Quand je me réveillerais, on sera bien au large du Havre, en route libre pour sortir de la Manche. Anvers et l'Escaut sont déjà loin, l'Atlantique Nord aussi. Les hauts immeubles blancs d'Ostende, nous les verrons la prochaine fois, comme le ciel rouge au-dessus de Dunkerque quand le métal coule, brûlant, dans les laminoirs et illumine toute la cote. Nous allons vers la chaleur, vers l'Afrique, dans nos âmes, le temps s'améliore. Enfin, dans la mienne. Nous allons vers nos rêves, sous des pluies éparses, accompagnés par les vibrations du moteur que j'avais oubliées.

Bon vent

 

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