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La rubrique de Jérôme Billard Le mercredi 15 mars 2006 Jérôme Billard, ancien navigant de la marine-marchande, est passionné par l'histoire de la flotte de commerce et de ses navires. Photographe, il collabore à de nombreux ouvrages consacrés à ce thème.
"Le Mont Saint Michel appareille de Ouistreham à l'heure dite"
Il fait nuit depuis longtemps, au loin , le phare centenaire laisse éclater sa robe blanche éclairée comme un espoir. Il a cent ans. Coté canal, c'est un bleu magnifique que les quelques touristes prennent en plein dans leurs yeux, au risque de se déporter vers l'eau dans laquelle les reflets sont nombreux. Le gros navire navigue à petite vitesse dans le chenal rectiligne. Les passagers en cette saison, peu nombreux, s'enferment, dans les cabines et attendent le sommeil en priant pour que le temps reste au beau. Dehors, le froid sec prend votre peau en traitre. Le phare de Ver-sur-Mer, visible nettement et celui de la Héve, ne bougent plus. Nous sommes stoppés pour un moment, comme à chaque traversée de nuit. Le calme magique de l'endroit envoute plus encore. En fixant notre attention en direction de l'embouchure de la Seine, les navire illuminés au mouillage semblent des petites lucioles. Le phare d'Antifer est bien là, lui aussi et l'éclat blanc de Ouistreham parvient jusqu'à nous. Les navires modernes pour le plus grand confort des passagers ne vibrent plus. Le Mont Saint Michel est de ceux là. Hélas pour nous qui aimons sentir le navire vivre sous nos pieds. Il faut vraiment se concentrer pour appréhender les légeres vibrations. Quand même, un petit peu de vagues sur l'étrave apporte une furtive mais agréable sensation de mouvement. Un mouvement sec, une remise au cap, une tension, une lutte du fréteur pour garder sa route. Pas de bruit non plus dans les cabines, de la musique et rien d'autre. Le froid est sur la tôle. Dieu que la baie de Seine s'embellit dans la nuit étoilée. Reparti sur sa route, le MSM, port d'attache Caen, navire breton à la proue duquel flotte, en escale, le léopard normand d'or sur fond rouge, file vite. Sans doute vingt noeuds. Les lumieres des phares sont maintenants parties se coucher et nous avec. Au tout petit matin, celles de l'Ile de Wight, magiques, nous transportent vers l'Angletterre et son port militaire. Le chenal compliqué est embouqué par le navire, comme à chaque fois et sans pilotre à bord. Nous longeons les forts en mer et les plages de sable, nous remarquons les maisons donnant sur la mer avec leurs balcons et leur verrières aménagées pour une belle vue. Quelques passants pressés regardent habitués ce spectacle marin. La ville dort encore mais le port se réveille. La mer est basse et quelques coques fatiguées attendant la démolition dans un fond de vase, offrent leurs lignes désuettes aux yeux perdus et étonnés. Au fond de cette baie abritée, un unique ferry se trouve à quai. Il repartira avant nous vers la Bretagne. Les navires de guerre semblent les mêmes, toujours. Nous les avions croisés il y a deux ans. Naviguent-elles vraiment ces coques grises toujours en travaux? Personne ne sait, dans ce port militaire seuls les ferry rejoignent la haute mer. La lumière du matin, agrémentée de bleu fait scintiller la vase brune. C'est extraordinnaire. Le bateau feu de la marina sort ses plus beaux verts. Le gris environnant laisse la place à un mauve des plus envoutants. Sur la plage, dans le froid, les anglais agés regagnent les bancs de bois, bancs de vigie, bancs de plaisir. Nous voyons mille paires de jumelles se tendrent vers nous. Puis les chimiquiers aux coques rouges et oranges, sagement mouillés en attente de la remontée sur Southampton sont passés en revue. Au loin, derrière eux, les collines de l'ile de Wight nous laissent deviner leurs dessous. Blancs, immaculés, sans frou frou, Sainte Catherine se présente. Les paquebots anglais partant vers les Indes la laissaient comme nous à regret.. La Manche grise nous acceuille. Trois gros pc en ligne de file, filent vers la mer d'Iroise et l'Océan Atlantique. Sur le Mont Saint Michel les passagers boivent des bières et les enfants jouent. Le pont bleu du navire, mouillé de pluies et d'embruns et d'eau douce provenant des lances de nettoyage, pour l'artiste venue à bord, devient un régal. La bière est bonne en mer, c'est vrai. Deux gros chalutiers coupent notre route. Le navire les évite, juste un peu de gite, le temps de la manoeuvre, juste un peu, imperceptible en fait. Ouistreham approche comme la fin du voyage. Installés dans le bar, nous sortons finalement. Le navire glisse doucement vers son quai. Il faut partir. Les carnets remplis de croquis, notre artiste quitte le bord et retombe sur la terre. Il faudra qu'elle reparte, plus loin, plus longtemps. C'est promis. Une dernière vision du ferry qui s'en va, sans nous, hélas sans nous, le phare blanc et rouge, plus rien, la route, il reste les carnets et le temps s'arrêtant.. Dans les carnets de route et dans ceux de nos coeurs, le grand navire blanc navigue à nos cotés. Le Mont Saint Michel est un trés beau navire et nous sommes à son bord. Je garde en mémoire cette cantatrice me réveillant de sa voix chaude en vue des cotes anglaises. J'y retourne. Bon vent
©2006 - Jérôme Billard (reproduction interdite)
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