L'Esméralda de Lorraine.

 

La moleskine collait à la peau de ses jambes.

Les verres vides, comme nous, s'étaient recouverts de buée.. Un effet de mes yeux captés par la tristesse. Demain son ombre nette regardera par le hublot. La météo n'annonce rien. Le mauvais temps est sur la Manche.

Encore deux voyages, encore quelques mois, encore la mer, encore l'absence. Il est temps qu'elle débarque. Prés du taxi, sous la pluie bien sûr, les adieux, les derniers, les dernières secondes, sont horribles. Le chauffeur est gêné et le baiser mouillé. Les têtes sont vides et tout est inutile.

Pourquoi cette envie? Le bord reprend ses droits. Elle m'accompagnera, sans danger. Les veilles épuisent lentement. Pas une terre pour salir ce que je veux voir. C'est impensable de jouir de ses regards les yeux fermés! et pourtant, pourtant la mer n'est jamais si grande qu'au- delà de son rêve. Elle aussi.

Les calculs du marin et le temps font de nous des évadés, condamnés par plaisir à de très longues joies. La carte me retient. Le navire approche de Dakar. Au loin, je devine la silhouette d'un pétrolier. Il est chargé. Nous le croisons. C'est une des belles demoiselles de l'Auxinavi. J'hésite sur son nom. Les jumelles apportent une réponse, c'est l'Esméralda.

Il faisait la une d'un de mes livres d'images. En noir et blanc, il quittait Dunkerque, sous grand pavois, une pilotine en bois le suivant jusqu'aux digues. Une double page rien que pour lui, à la grande époque, déchirée et recollée, finissant sur un mur d'une chambre d'enfant, un filet de scotch jauni le coupant au travers du château.

Il filait vite sur l'Europe et en silence les marins appréciaient. Le commandant décida de sa route. Sur la carte elle rasait l'Afrique et sa barre pour profiter des courants.

Les quarts demanderont encore plus d'attention. Les épaves de la côte défilaient devant nous. Adieu l'Esméralda et sa belle cheminée aux couleurs indécentes, méprisant les épaves qu'elle laissait loin derrière.

Les navires ont changé et les souvenirs se fragilisent. Frissonner devant la pureté fatale des lignes d'un navire, allez expliquer cela à la belle d'Anvers, encore toute à l'envers d'espérer que je revienne de mer, pour toujours.

Quelques centaines de milliers de milles plus tard, l'Esméralda que j'avais oublié, brutalement ressurgit de ma brume. Neptune l'avait pris dans ses grosses mains pour délicatement le déposer dans un coin de mer chaude. L'Esméralda gisait à quelques encablures d'une plage de sable, enfermé par une barrière de corail à sa taille.

De sa splendeur passée, visible à l'oeil nu, il ne restait que son mât. Intacte, juste rouillé. Le reste, assez pour s'évader en Afrique au large de Dakar ou dans une chambre humide, juste devant la mer, aux murs en photos de bateaux, jaillissait doucement, simplement, recouvert d'une couche de souffrance d'or. L'Esméralda ne pouvait faire autrement. D'un navire somptueux il faut laisser une trace.

Sur l'Océan web où je ne navigue aujourd'hui, au large du Canada ou d'Amérique du sud, je ne sais pas, je la croise à nouveau. Elle me revient en couleurs incertaines. Il lui en manque des bouts! qu'importe, elle est ici en un endroit fait pour elle. Les pratiques se taisent.

Elle est belle. En la regardant on en oublie la couleur de l'eau, son écrin somptueux. Il n'a pu vaincre une tornade, incapable de garder son cap, blessé à mort et conscient jusqu'au bout de sa fin. Alors, il s'est échoué, reposé sur des petits fonds. Neptune à séparé les morceaux et les a englouti pour calmer la douleur.

Ils viennent pour l'admirer. en canot, en vedette et par les airs en petits parachutes des nuages. J'étais bien content de revoir Dakar avec précision, par lui qui nous en avait détourné du regard. Dans le pays où les glaces submergent Belle- île, où le premier capitaine de l'année sur le Saint Laurent reçoit une canne au pommeau d'or, dans le pays ou les lacs sont comme des mers, ou les étés sont indiens et la chaleur de l'hiver si humaine, une fille de mon age était tombée en fascination devant l'Esméralda qu'elle avait découvert bien loin de sa province.

Son talent lui redonnait la vie. Une vie sur les mers, elle dormait sur la mer.

Quant à Anvers, quand j'y retourne, ma brune des brumes, aux profondes fossettes, ne monte plus à bord. D'autres brumes, plus brunes encore sont en partance. Alors pour tout cela, merci Lorraine et bon vent pour ta nouvelle année.

Jêrome Billard, le 11 octobre 2007

Photo copyright Lorraine Gaudreau Landry

Vue de la plage de Punta Cana

 

Esmeralda Dunkerque 1957 perdu le 7 avril

 

Le fameux mat portique

Une ancre est encore à poste sur un écubier de l'Astro

 

L'Esmeralda au neuvage

 

 

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