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Voyage en cargo

 

Voyage en cargo par André Géreau, septembre 2004

 

 

 

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Mon voyage sur l'Alteland

 

Voyage en cargo - Impression d'un passager de Rouen à Rouen.

Le matin du 28 septembre : ordre du Commandant: " Larguez partout " C'est l'instant magique pour qui aime la mer. Le cargo " ALTELAND " battant pavillon allemand, port d'attache Hambourg, quitte le quai des forestiers pour remonter la Seine. Le pilote est à bord, un autre prendra sa place avant le pont de Tancarville car il faut une connaissance du fleuve, des courants, des hauteurs d'eau surtout.

En effet lorsque nous sommes partis, la Seine s'écoulait dans la mer, puis sous l'influence de la marée, le flux s'est inversé et c'est ensuite l'océan qui refluait dans le fleuve. Savez vous qu'en quelques dizaines de minutes, la différence de hauteur d'eau entre le pont de Tancarville et celui de Normandie atteint parfois deux mètres!

Magnifique paysage que les rives de ce fleuve avec la découverte de petites villes bien charmantes. Bientôt nous vîmes les lumières du port du Havre s'allumer puis ce fût la nuit et la haute mer. Après le passage du Pas de Calais, cap sur l'Angleterre, sur Blyth qui se trouve sur la côte Est à hauteur de Newport.

Nous y arrivons après une traversée ensoleillée mais avec une mer bien formée qui fait rouler le bateau d'un bord à l'autre. Ce roulis n'est pas désagréable et à en croire le capitaine ce n'est qu'un petit air de violon. Les vagues venant de trois quart arrières, nous n'avons (presque) pas de tangage. Dans le cas inverse, le résultat serait probablement désagréable avec sûrement le mal de mer.

Ah ! J'oubliais de vous présenter l'Alteland. Il s'agit d'un cargo construit en Allemagne. Il mesure 116 mètres de longueur et a un tonnage en charge d'environ 6000 tonnes. Il effectue régulièrement des rotations sur l'Angleterre et la Finlande, principalement pour le transport de papier. Il possède une cabine réservée à un éventuel passager dont je fus durant deux semaines. Cette cabine a le confort d'une chambre d'un bon hôtel. J'oubliais également de vous présenter le capitaine. Comme dans la chanson, le capitaine est bon enfant. La cinquantaine bien entamée, c'est un homme vraiment très convivial et chaleureux. De suite, j'ai senti que son métier le passionne.

Comme nous sommes arrivés en fin de nuit à Blyth, le déchargement s'est fait de jour j'ai dons pus descendre à terre, ce que je fis après le petit déjeuner ; ce matin là, café, bacon et deux œufs sur le plat. Blyth est une petite ville, tout à fait charmante, très british et bien calme. Même si elles sont alignées comme nos anciennes cités, les maisons paraissent accueillantes avec leur petit jardin de fleurs, leurs portes souvent superbes, leurs façades bien mises ; elles nous semblent chaudes et l'on suppose leur intérieur protecteur comme un cocon.

Tout cela est paisible et comme l'a dit Pierre Loti on aime à se promener et rêver, faire soit même partie du décor et se prendre quelques heures pour un gentleman, ancien officier de la Navy et citoyen de cette ville…. Le temps est ensoleillé, les rues sont animées. Je suis ravi de me faire comprendre malgré mes connaissances limitées de la langue de Shakespeare. De retour à bord vers quatre heures de l'après midi, j'ai suivi les manœuvres de la passerelle de navigation, car le bateau devait changer de quai. Le soir tombait. Notre bateau, qui évitait, gênait les bateaux de pêches qui rentraient.

Les phares se sont allumés, une centaine de goélands hurlaient autour de nous…Pas de moments plus maritimes que celui là. Nous appareillons de nuit pour la traversée de la mer du Nord. Lorsque je monte sur le pont le lendemain matin, il fait frais mais le soleil m'attend. Toutes ces couleurs " ultramarines " sont continuellement changeantes, paysage superbe.... Aucun bateau ne sera aperçu durant ces deux journées de traversée.

Je retrouve le capitaine qui assure le quart de huit à douze. Il semble heureux et me dit : " que demander de mieux " ; sous entendu le temps est magnifique, et cette solitude, la joie du travail que l'on a choisi, le bonheur quoi ! J'ai eu le plaisir d'être initié aux techniques de navigation: le radar, les cartes, la route...Tout est sous surveillance avec pilotage automatique, alarme anti-collision…et beaucoup de sérieux, je puis en témoigner. (Pratiquement pas d'alcool; deux bières - même allemande- en deux semaines c'est peu...)

Mes journées se passent ainsi à contempler la mer, à lire Goethe, à méditer, à regarder vivre le bateau…à simplement goûter la vie. A bord, la cuisine est très " allemande ", bien que le cuisinier, Rigardo, soit originaire du Cap Vert et qu'il ait appris son métier " comme ça ", sur le tas si j'ose dire. Les saucisses ou les œufs, le pâté, les crêpes ou les toasts à l'ananas surprennent quelque peu au petit déjeuner mais je vous assure que l'on s'y fait. C'est aussi cela un voyage en cargo : adopter la culture, le mode de vie de l'équipage.

Je passe régulièrement à la passerelle et toujours l'homme de quart se fait un plaisir de m'expliquer le métier…. Sur ces cartes marines comme sur les cartes terrestres tout un paysage y est dessiné ! Les hauts fonds, les phares et balises..., comme certaines zones interdites à la pêche car tant de navires de guerre ont coulé dans ces parages qu'il serait dangereux d'y jeter un chalut. Ce jeudi, des côtes sont en vue ! Celles du Danemark, de la Suède, de la Norvège, puis des Pays Baltes. L'observation aux jumelles crée un réel plaisir. …

Et ce fût l'entrée en mer Baltique ; moment important et symbolique que celui de passer d'une mer à une autre. L'approche de la Finlande et de Hamina, notre port de destination se fait de nuit. Ces lieux sont truffés de rochers, cailloux souvent à fleur d'eau ; le pilote monte à bord longtemps avant l'entrée du port. Le bateau qui amène le pilote, avec ses feux, vert, blanc et rouge, dont un rouge au milieu (le Capitaine m'explique que pour reconnaître la pilotine dans la nuit se rappeler " le pilote a le nez rouge "...) cette " pilotine " est ballottée comme un bouchon de liège cette la mer agitée mais elle vient se coller sur tribord et notre homme grimpe à bord par la bien nommée échelle de pilote et arrive sur la passerelle : " Good evening sir…la barre vingt degrés à gauche…".

Nous voyons bientôt les lumières de la ville de Kotka que nous laissons à bâbord, deux heures après, nous faufilant entre les balises du chenal, nous sommes à quai dans le port de Hamina. C'était vers 1 heure du matin; Nous avons pensé qu'un remorqueur serait nécessaire, le vent étant assez fort, mais le Capitaine a réussi à manoeuvrer seul le bateau en faisant un " créneau " comme il dit.

Au premier matin à Hamina, car nous y resterons presque deux jours, je me sens prêt à rejoindre cette petite ville à pied. Six ou huit kilomètres c'est long. Après la marche dans le port, puis le passage de la douane, me voici en Finlande. C'est déjà l'automne ici. La nature est magnifique. Mille couleurs… autant que de lacs. Première surprise, le nombre important de camions russes dont la longueur est impressionnante. J'ai pris quelques photos des maisons et de la campagne. A l'entrée de la ville j'ai eu l'heureuse surprise de découvrir un musée maritime avec quelques vieux navires.

La ville de Hamina est agréable et sereine. Elle a hérité du passé de l'occupation slave, la frontière russe est à vingt kilomètres et cela se ressent. De nombreuses maisons construites en bois sont magnifiquement colorées et décorées. J'ai visité un petit musée d'objets dont beaucoup ayant appartenu au Tsar de l'ancienne Russie. On y voit beaucoup de samovar, des choses très belles. C'est une collection privée tenue par une charmante dame, l'air "old ladie" avec qui j'ai tenu une conversation, en anglais bien sur. Ah ! Un seul conseil à donner aux jeunes : " apprenez l'anglais ", (l'informatique et l'expression orale également). Indispensable aujourd'hui. Dans la rue : - " Parlez vous français " - " Sorry; english of course " !

Belle balade dans cette ville où il y a des machines à sous dans les superettes mais où tous est si tranquille. C'est un plaisir de regarder la vie autour de soi. Ce pays nous met à l'aise. Déjà cinq heure de l'après midi, les jambes sont fatiguées ; je rentre…sous une pluie battante. Je trouve un taxi qui me conduira jusqu'à l'entrée du port mais après la douane il reste encore deux kilomètres à pied. C'est maintenant le déluge, je me prends pour Frank Sinitra….singing in the rain... Heureusement un café chaud m'attend à bord et remet d'aplomb un moral humidifié. La soute sera chargée complètement le lendemain de nuit, donc appareillage de nuit !

Au réveil je vois par mon hublot que la mer est belle et le temps ensoleillé. On me confirme que nous emprunterons le canal de Kiel. Cela me réjouis fort. La mer Baltique, nom qui sonne bien à l'oreille et qui m'a fait rêver lorsque je lisais des récits de voyage et de combats concernant ce lieu, est, cet après midi, agitée par un fort vent. Six à sept, voir huit sur l'échelle de Beaufort me dit-on. Le spectacle des lames giflant la coque du navire ne me lasse pas. Je me sens comme chez moi sur ce bateau. J'y ai pris les habitudes d'un marin et le roulis ne fait qu'ajouter à mes rêveries et méditations.

Pour ne pas s'ennuyer à bord d'un cargo il faut aimer le monde maritime et avoir préparé son voyage, matériellement et psychologiquement. C'est une vie monacale, un vrai moment de retraite que d'aucun pourrait prétende spirituelle.

Au matin de ce dimanche, à l'heure du petit déjeuner, nous sommes en vue de Kiel. Je suis déjà, soit sur le pont soit, dans la passerelle ; j'y passerai la journée et le début de la nuit. Ma première émotion est celle de voir le mémorial dédié aux sous mariniers de la seconde guerre. Il faut dire que les trois quarts d'entre eux y ont perdu la vie.

Plusieurs bateaux convergent dans la même direction, celle de l'entrée du canal et de sa première écluse. Paysage très marin. J'aperçois de petits et grands voiliers, différents bateaux : cargos, frégates, paquebots, des jetées, des phares, les chantiers navals.... Nous patientons ; enfin notre tour arrive et nous pénétrons dans l'écluse. Nous y voici avec trois autres grands navires. Et la traversée commence. Grand souvenir. Au rythme lent, comme une poésie, nous voguons au milieu d'un paysage de petites villes, de magnifiques ponts, de moulins et de châteaux. L'eau est un miroir sur lequel glisse le bateau. Comme c'est aujourd'hui dimanche et qu'il fait un temps agréable beaucoup de monde se promène sur les bords de ce canal. Il est à remarquer que lorsque l'on voit passer un bateau, instinctivement on le regarde et si vous faites signe les gens vous répondrent ; souvent d'ailleurs ceux sont eux, les terriens, qui vous font signe en premier et qui, je crois, quelle part, vous envient ; la pensée d'un voyage, partir....

De plus en plus je me sens comme faisant partie de l'équipage… . Nous sommes le premier de la file de quatre à cinq bateaux et la journée s'écoule ainsi, simple comme le bonheur! J'ai vu un pont dont l'architecture est digne de celle de la tour Effel. On y voit un transbordeur aérien, suspendu dessous et qui sert ou servaient à passer les voitures. C'est peut être le dernier de ce type existant. En fin de journée nous franchissons la seconde écluse, celle qui nous donne accès à l'Elbe, près de Hambourg. La nuit tombe doucement dans la magnificence de la lumière d'un beau coucher de soleil. Bientôt les éoliennes disparaissent et s'allument les feux des balises et des phares dont les éclats lumineux parlent aux marins. Une ville, au loin est illuminée. Vers vingt trois heure, nous revoici en haute mer. Il fait nuit noire je regagne ma cabine et retrouve ma couchette puis le sommeil malgré, il faut le dire, le bruit de la machine.

Onzième ou douzième jour je ne sais pas. Lorsque je sors de ma cabine pour prendre l'air avant le petit déjeuner, le temps est boucailleux, la mer est agitée, ça roule.... Nous approchons du détroit du Pas de Calais, le trafic augmente. Une escale est prévue à Boulogne vers vingt trois heure ou minuit ce soir. Lorsque le pilote du port monte à bord c'est amusant d'entendre de nouveau parler français. Pas de descente à terre. D'ailleurs la ville est trop loin et nous restons trop peu de temps. La coupée n'a même pas été installée. Le déchargement est rapidement mené ( l'équipage me dit que dans ce port les gens sont efficace). Nous sommes prêt à prendre la mer en fin de matinée.

La sortie du port est rapide, nous retrouvons la haute mer et la direction de Rouen. Dans l'après midi nous manoeuvrons pour éviter un bateau de pêche. Bien qu'il soit beaucoup plus petit il n'est pas manoeuvrant et nous devons modifier notre route. Tiens ! Le navire casse son erre. Nous sommes stoppons en effet suite à une intervention dans la machine. Comme nous dérivons légèrement nous sommes rapidement appelés par le centre de contrôle de navigation des côtes françaises qui a remarqué que nous ne suivions plus exactement notre route. L'ingénieur mécanicien s'affaire. Un quart d'heure après les machines repartent.

C'est ma dernière nuit à bord car malgré les craintes du capitaine nous avons pu remonter la Seine cette nuit. Lever et dernier petit déjeuner à bord. C'est bien le débarquement. Le transitaire qui vient d'entrer dans le mess pour régler quelques affaires avec le capitaine m'a réservé un taxi… Les adieux sont dignes de ceux des marins, sans effusion, mais sincères. Bon vent à l'ALTELAND.

Je retrouve la gare de Rouen; autour de moi : une autre vie ; la routine va reprendre.

André GEREAU Septembre 2004